par Franck Thomas

Extensions de l’absurde du réel.

Votre petite cuiller ne correspond pas à nos choix éditoriaux

mars 2013

Texte publié au préa­lable chez Chris­tophe Sanchez à l’occasion des Vases Communicants et légè­rement remanié avant cette nou­velle publication.

« Votre petite cuiller ne correspond pas à nos choix éditoriaux. »

C’était ainsi que l’éditeur que j’avais sol­licité jus­ti­fiait son refus.
Avec amertume, je constatai qu’il ne dai­gnait même pas l’assumer, la lettre ayant été signée d’un nom à la par­ticule dou­teuse — un certain « de Lecture », Comité de son prénom — qui n’était sans doute qu’un pseu­donyme, voire car­rément un stagiaire.

La réponse avait été trop rapide. De toute évi­dence, l’éditeur ne s’était pas donné la peine de rentrer plei­nement dans ma pro­po­sition. Il l’avait sur­volée. Plus sûrement même avait-​​il mandaté le sta­giaire pour le faire à sa place, pré­férant pro­longer son café décolleté d’un calva sur tra­versin plutôt que de s’aventurer dans la friche aride de l’auteur que je pré­tendais être, et que son pseu­donyme d’assistant saurait de toute façon tout aussi bien rem­barrer — tâche dont ce dernier s’était, en ce qui me concernait, en effet par­fai­tement acquitté.

J’étais vexé. Moi qui l’avais soi­gneu­sement choisi pour son ouverture d’esprit et sa poli­tique édi­to­riale auda­cieuse, pour son enga­gement sans faille au service d’une lit­té­rature exi­geante, radicale, nova­trice. Je lui offrais l’occasion inédite d’entrer dans l’histoire, et il laissait mon chef-d’œuvre se com­pro­mettre dans les mains bal­bu­tiantes d’un sta­giaire à la noblesse douteuse.

J’avais choisi mon année pourtant. Cent ans exac­tement après que Marcel Duchamp eut redessiné les fron­tières de l’art avec son premier ready-​​made, je pro­posais à mon tour une redé­fi­nition totale de la lit­té­rature. Bien sûr, je me pré­parais à une recon­nais­sance posthume. Mais pour y par­venir, il me fallait quand même trouver le moyen de sortir mon œuvre de l’atelier, de toucher un public, même minime, qui pourrait en relayer le génie. J’insistai donc, en élar­gissant au maximum le champ de mes recherches. J’envoyai mon manuscrit par cen­taines, suivant une méca­nique indus­trielle bien loin de l’approche per­son­na­lisée ini­tiale, à tous les acteurs du monde de l’édition, de l’agent lit­té­raire spé­cia­liste de la bédé éro­tique bre­tonne des années 40 jusqu’aux toutes récentes édi­tions épis­to­laires de nou­velles sur mesure pour per­sonnes âgées isolées et dépressives.

Je reçus des cen­taines de lettres de refus, qui aug­men­tèrent en retour ma rage de par­venir, et me pous­sèrent à redoubler d’envois pour épuiser véri­ta­blement toutes les chances d’être un jour reconnu pour ce que je voulais être. Je n’en dormais presque plus. Ma famille devint dis­tante, ne com­prenant pas que je sacrifie les maigres res­sources qui me res­taient à cette entre­prise déses­pérée. Mes amis, que je ne sol­li­citais plus, ces­sèrent peu à peu de m’appeler et évi­tèrent pro­gres­si­vement de me voir, saoulés par ma mono­manie récursive. Les fac­tures s’accumulèrent et le fisc com­mença à se mani­fester. Tout le reste de mon exis­tence était mis en attente d’une recon­nais­sance qui se mon­trait de plus en plus improbable.

Alors que dans les pre­miers mois je sautais sur le télé­phone dès la pre­mière son­nerie, per­suadé qu’un contrat m’attendait au bout du fil, je ne prenais désormais plus la peine de décrocher, me contentant d’écouter avant de me coucher la litanie des récri­mi­na­tions laissées sur mon répondeur, comme une ber­ceuse annon­cia­trice de jours meilleurs. Un soir que je m’endormais ainsi sur fond de viru­lence créan­cière, je fus tiré de ma torpeur par un message qui tran­chait sur les aboie­ments continus. Une voix douce, et même empreinte d’une bien­veillance d’autant plus louche qu’elle ne sem­blait pas feinte. Je sautai sur mes pieds, relançai l’enregistrement : c’était la secré­taire de mon maçon.

Plu­sieurs mois aupa­ravant, alors que je me sentais encore concerné par les aspects maté­riels de l’existence, j’avais fait construire au fond de mon jardin l’atelier que je croyais des­tiner à ma grande car­rière, là où s’élaboreraient à force de patience les chefs-d’œuvre, pensais-​​je, qui illu­mi­ne­raient le siècle à venir de leur puis­sance avant-​​gardiste. Le maçon que j’avais embauché pour ça ne s’était pas montré trop impa­tient quant au paiement de son travail, et c’était la pre­mière fois que sa secré­taire m’appelait. Il m’avait été conseillé à l’époque par un oncle qui l’avait au départ employé comme élec­tricien, et pour qui il avait fini par concevoir toute la rési­dence secon­daire dans les moindres détails, de la com­po­sition des massifs de fleurs jusqu’à l’organisation de la fête d’accueil du voi­sinage. Un gars doué, qui savait saisir les opportunités.

Aussi, lorsqu’il avait reçu ma petite cuiller accom­pagné d’une lettre de per­suasion édi­to­riale au lieu du règlement de sa facture — erreur résultant de la for­di­sation intensive de mon ambition — il ne s’était pas offusqué de la chose, bien au contraire. Je le ren­contrai bientôt, pour une entrevue cha­leu­reuse des­tinée à poser la pre­mière pierre d’une col­la­bo­ration qui allait s’avérer bien plus fruc­tueuse que je n’aurais osé l’imaginer.

Après une longue et riche car­rière dans le bâtiment, il res­sentait depuis quelques temps le besoin de se lancer dans une nou­velle aventure, de se confronter à un nouvel univers où relever de nou­veaux défis. Une façon de tromper le démon de midi. Ma lettre avait été le déclen­cheur. Vision­naire à coup sûr, il avait d’emblée compris l’innovation que repré­sentait ma petite cuiller, et le com­merçant prag­ma­tique qu’il était y avait tout de suite vu le moyen d’en tirer un profit pour tous deux. Il fut si per­suasif, j’étais si requinqué par l’entrevue que j’oubliai toute consi­dé­ration historico-​​sémantico-​​esthétique pour me concentrer sur l’avenir radieux qu’il me pro­mettait. Sans plus de for­ma­lités, il aban­donna alors la truelle et, du jour au len­demain, il devint mon éditeur attitré.

Grâce aux contacts de confiance noués tout au long de sa pré­cé­dente car­rière, il mit rapi­dement en place une chaîne de pro­duction édi­to­riale parallèle, et activa surtout un réseau de dis­tri­bution ori­ginal et étendu, qui ne se limitait plus aux cir­cuits clas­siques : librairies, centres culturels, grandes sur­faces… Avec la révo­lution de la lit­té­rature que mon livre repré­sentait, il entendait revenir sur tous les réflexes archaïques des croûtons de l’édition, comme il les nommait — je ne me ris­quais pas encore à le suivre en public dans ses saillies assas­sines, au cas où l’échec de notre aventure m’aurait contraint plus tard à devoir de nouveau qué­mander la soupe aux susdits croûtons.

Gageant qu’on allait plus souvent chez le bou­langer, ou même chez le quin­cailler, que chez le libraire, mon nouvel éditeur inonda car­rément toutes les branches du com­merce de mon bouquin, sachant trouver pour chacune l’argument décisif qui le mettait en valeur. L’initiative, couplée à une poli­tique tari­faire attractive, permit à ma petite cuiller de renouer avec un lec­torat perdu depuis long­temps. Un public oublié de l’imaginaire, rejeté par la langue, une popu­lation rebutée par le silence d’une biblio­thèque ou la froideur d’une cou­verture, gavée par le mépris diffus de l’élite cultu­relle, redé­cou­vrant avec bonheur le plaisir d’une lecture simple, intuitive, directe, aussi acces­sible qu’un kilo de poires ou qu’un tapis de bain parfumé. Ce fut un succès. Sans la moindre cam­pagne mar­keting, l’engouement fut immédiat et bientôt chacun voulut sa petite cuiller.

C’était un véri­table phé­nomène de société. Tout le monde revenait à la lecture. Bien que les cercles convenus de la lit­té­rature ne tarissent pas d’insultes à mon encontre sur tous leurs canaux offi­ciels, les ventes ne ces­saient d’augmenter. Dans les trans­ports en commun, dans les admi­nis­tra­tions, et bientôt sur les pla­teaux télé, il était de bon ton de laisser sa petite cuiller dépasser négli­gemment de sa poche, manière dis­crète d’indiquer que l’on était au goût du jour, que l’on appar­tenait à ce peuple retrouvé d’amateurs. On lisait partout, tout le temps, à la moindre occasion. À la fin des repas par exemple, il n’était pas rare de voir les convives sortir leur petite cuiller pour une pause lit­té­raire au moment du yaourt ou de la crème glacée. De tous âges, les lec­teurs se révé­laient. Les ins­ti­tu­teurs et maî­tresses d’école avaient d’ailleurs vite compris l’intérêt péda­go­gique de l’objet et s’en ser­vaient pour aiguiser l’appétit de connais­sances des élèves les plus revêches.

Malgré l’omerta du milieu, il fut bientôt impos­sible d’ignorer le mou­vement, et les médias s’emparèrent de l’événement pour s’en faire le relais. Des études furent lancées, des son­dages, des esti­ma­tions, avec partout des résultats sans appel. Après la grande vague numé­rique des années 2000, on parlait désormais de re-​​matérialisation de la culture, et des incroyables solu­tions que cela apportait aux pro­blèmes éthiques, éco­lo­giques et juri­diques actuels : aucun gas­pillage éner­gé­tique car aucune consom­mation élec­trique ; aucun matériau pol­luant ou issu de l’exploitation humaine ; piratage rendu inutile par le coût élevé de toute copie par rapport à l’original, etc. La lecture com­mençait même à dépasser l’usage des jeux vidéo chez les 15-​​25 ans. En plus d’être riche et célèbre, j’étais comblé. J’avais atteint mon but : une révo­lution de la littérature.

Ce fut l’époque où d’autres entre­pre­neurs, ayant compris le filon, vou­lurent lancer leur propre révé­lation lit­té­raire. Mais ils arri­vaient trop tard : per­sonne ne voulait de leurs pâles imi­ta­tions. Je restais la figure de réfé­rence, et tout le monde attendait impa­tiemment mon pro­chain best-​​seller. Poussé par mon éditeur, je me remis au travail. On m’attendait au tournant. Je n’avais pas le droit à l’erreur. Et si mon premier livre m’avait valu une cer­taine renommée de la part de mon époque, j’escomptais avec le second rien moins que rentrer dans l’histoire. Je m’enfermais dans mon atelier. Au bout de plu­sieurs semaines d’inspiration stérile, je com­mençai à perdre confiance en moi : avais-​​je vraiment fait le bon choix ? Quel était le sens de tout cela ? J’étais seul, hor­ri­blement seul. Je sortis de l’atelier pour faire un tour dans le jardin, puis dans la rue à la ren­contre de mes lec­teurs, dont je me sentais si éloigné. À peine avais-​​je franchi la porte, que l’idée s’imposa d’un coup.

Un pavé. C’était l’évidence. Un véri­table pavé : ouvrage radical mais acces­sible, dense et popu­laire à la fois, pro­fon­dément contes­ta­taire en même temps que familier du milieu lit­té­raire. Ce serait mon chef-d’œuvre.

Le lan­cement se fit en grande pompe, en vedette du Salon Inter­na­tional du Livre. Pour la pre­mière fois depuis des années, on dut y refouler du monde. Les édi­teurs étrangers s’arrachèrent les droits de dif­fusion, faisant d’autant plus monter les prix qu’ils s’épargnaient le long et coûteux travail de tra­duction habituel. Désormais récon­cilié avec la pro­fession, mon pavé se révéla un succès de librairie (en même temps que de char­cu­terie, de plom­berie, d’épicerie ou d’horlogerie, per­sonne ne voulant se priver d’une pros­périté facile). Des studios amé­ri­cains vinrent nous sol­li­citer pour une adap­tation ciné­ma­to­gra­phique. J’obtenais une recon­nais­sance internationale.

Je me lançai à corps perdu dans mon œuvre. À noël, je sortis une truelle au style chic et choc, hommage à mon éditeur, qui eut son petit succès sous les sapins. Je m’essayai ensuite au feuilleton : sans relâche pendant un an, j’écrivis un pot de peinture par mois, pigment par pigment, créant le sus­pense d’une intrigue haute en cou­leurs en décons­truisant avec audace le spectre chro­ma­tique. J’expérimentais de plus en plus : ini­tiant une trans­ver­salité bal­za­cienne, je sortis un bloc-​​notes vierge d’abord, puis une série poli­cière de stylos plume qui s’en faisait l’écho. Je sentais que j’approchais l’essence de la création. Ce fut après la publi­cation de ma petite four­chette, clin d’œil plus léger aux débuts de mon œuvre, que je trouvai enfin la pro­vo­cation ultime : un roman, uni­quement composé de feuilles de papier imprimées de même format, reliées les unes aux autres par un côté et pro­tégées par une couche de carton léger, lui-​​même imprimé et glacé. Un volume pro­prement révo­lu­tion­naire, qui reçut pourtant un accueil mitigé — trop com­plexe, cer­tai­nement. Trop novateur. J’étais déçu, mais je ne voulais pas m’éloigner de mon public. Aussi retournai-​​je, après ce coup d’éclat que l’histoire saurait bien recon­naître un jour, à une voie plus commune et rentable.

Je publiais désormais un bouquin par an, moins bon sans doute avec le temps, mais qui trouvait malgré tout à chaque fois son public, dans la petite cen­taine de pays où il était diffusé. Je fus décoré de l’Ordre des Arts et des Lettres. Mes amis étaient revenus, et je m’étais marié. J’avais pris goût au luxe et à la célé­brité, mais la vie sans aspé­rités com­mençait à me lasser, et je sentais mon ins­pi­ration peu à peu s’étouffer sous les dra­peries de soies, dont je crai­gnais de ne plus pouvoir un jour me lever. La dis­traction me gagnait pro­gres­si­vement. Ou bien était-​​ce l’indifférence ?

Mon éditeur com­mençait lui aussi à avoir le regard attiré par d’autres horizons. Peu avant la fina­li­sation de mon nouveau bouquin, je lui envoyai la version en cours, afin qu’il puisse me faire ses der­nières recom­man­da­tions. Mais lorsque le colis fut parti, je me rendis compte de mon erreur : au lieu de l’essoreuse à salade sur laquelle je plan­chais depuis plu­sieurs semaines, œuvre intime et sincère — en partie auto­bio­gra­phique — qui m’avait demandé beaucoup de travail, je lui avais posté l’une de mes banales montres en or. Quand je l’appelai pour le pré­venir, il me félicita aus­sitôt pour mon dernier chef-d’œuvre, plein d’audace, qui une fois encore allait là où l’on ne m’attendait pas : ce serait un livre de col­lection, tiré à peu d’exemplaires, mais qui s’arracherait aux enchères. Convaincu par son enthou­siasme, je ne dis rien de ma méprise, satisfait d’avoir gagné sans effort de quoi payer les travaux de ma nou­velle villa, et par la même occasion une année de travail sup­plé­men­taire pour achever mon esso­reuse à salade intimiste.

Mais quelques jours plus tard, un homme vint me voir dans la rue, désireux que je lui signe un auto­graphe sur son bouquin préféré — mon meilleur selon lui. J’acceptai volon­tiers, content de retrouver cette proximité du public, tant appréciée les pre­mières années et devenue plus rare avec le temps. Le type me tendis alors un pied de biche, le regard brillant, dans l’attente que je l’immortalise. J’eus un moment d’hésitation : est-​​ce qu’il se foutait de moi ? Je n’avais jamais écrit ce pied de biche, qui avait toutes les appa­rences d’un vul­gaire objet indus­triel. Le type me regardait tou­jours. Il était plus grand que moi, plus costaud aussi. Je remarquai un sourire sur ses lèvres, indé­fi­nis­sable. « Vous croyez vraiment que j’ai pondu ce torchon ? » Malgré moi, ma voix avait été un peu sèche. Le gaillard accusa le coup. Mais au lieu de me tomber dessus comme je le crai­gnais, il éclata alors en san­glots, et sous mes yeux stu­pé­faits, se moucha lit­té­ra­lement dans le pied de biche, que j’avais oppor­tu­nément qua­lifié de torchon juste avant !

L’épisode me fit réfléchir. Avais-​​je vraiment un tel pouvoir ? Ou bien était-​​ce une coïn­ci­dence ? Je me dis qu’il y avait peut-​​être là une der­nière sub­version à tenter. Après tant d’années en roues libres, il était temps de relancer un geste artis­tique véri­ta­blement auda­cieux. Je com­mençai dans mes échanges à inter­vertir des noms, avec une assu­rance telle qu’elle ôtait tout soupçon de super­cherie : des bou­geoirs pour des ciseaux, des mar­teaux pour des tasses à café, des cartes à jouer pour des prises élec­triques… Per­sonne n’y trouva à redire. Je ne perçus même aucune sur­prise ou hési­tation. J’essayais plus gros : une lettre pour un ascenseur, une voiture pour une pince à épiler, un fau­teuil en cuir pour un peigne… Idem. Malgré des dif­fi­cultés nou­velles de mani­pu­lation, les objets chan­geaient de fonction et d’appellation sans aucun accroc, et je constatai que je pouvais ainsi infléchir le réel à ma guise. Dès lors, je m’en donnai à cœur joie.

La vie était soudain devenue beaucoup plus attrayante. Chaque jour offrait l’occasion d’un remo­delage complet. Ce qui existait la veille n’avait soudain plus court dès lors que je le décidais et se voyait com­plè­tement remis en question au gré des répliques de la journée : je me rasai la mous­tache avec l’échelle du garage, dégustai de grands vins de Bor­deaux dans le gou­vernail d’un héli­co­ptère de combat bri­tan­nique, étalai ma mar­garine à l’aide d’une peinture de Rem­brandt… C’était sans limites. Pris dans mon nouveau jeu, j’avais aban­donné mon esso­reuse à salade (ou plutôt, je l’avais laissée entre les mains de mon voisin qui la trouvait bien pra­tique pour tailler sa haie un jour sur deux — l’autre jour, elle lui rem­plissait sa feuille d’impôts) et ne vivait plus que sur les droits d’auteurs de mes livres pré­cé­dents. Mon éditeur de son côté avait fini par se lasser com­plè­tement de la lit­té­rature et était revenu à ses pre­mières amours : il passait désormais son temps à modifier de fond en comble les huit maisons qu’il avait fait construire du temps de notre splendeur, et revenait per­pé­tuel­lement sur chaque détail de l’aménagement. Nous vaquions ainsi chacun à nos jeux de construction, tels des gamins rendus à l’insouciance.

Un jour pourtant, je fus pris d’un doute. Tout d’un coup, je ne savais plus si la petite cuiller que j’avais dans la main était l’original de mon premier chef-d’œuvre ou bien la pièce man­quante du moteur de ma ton­deuse à gazon, qui res­sem­blait elle-​​même étran­gement à la petite robe mou­lante de ma femme que j’étais allé récu­pérer chez le pâtissier trois jours plus tôt. Je voulus passer un coup de fil à ma femme pour m’en assurer, mais on venait juste de refaire la toiture du télé­phone, et je fus obligé de prendre la bet­terave pour aller lécher l’épingle à cheveux de son tiroir. Elle me trouva dans tous mes états. « Qu’est-ce qui t’archive ? Ne t’illumine pas comme ça ! » me dit-​​elle. Je la pris par l’asperge. Elle me repassait de ses grands sacs vernis, comme si j’avais emballé une bar­quette. Comment lui faire com­prendre ? J’essayai bien de la tar­tiner de baskets, de lui faire tourner la vitrine du chameau bis­sextile, mais il n’y avait rien à faire : l’avion était défi­ni­ti­vement choyé. Saisi de por­ce­laine, je pris la mer la plus proche et m’allumai aus­sitôt de toutes mes portes.

J’avais été trop loin. Ma création m’échappait. Tout cela me faisait ter­ri­blement peur, tout d’un coup. Je devais reprendre le contrôle, mais où s’arrêter ? Il n’y avait plus aucun moyen de connaître la nor­malité à laquelle revenir… J’essayai tant bien que mal de joindre mes amis, mais ils me déra­ci­naient tous de leur mouche abrupte. Plus per­sonne ne me com­prenait ! Ou bien était-​​ce l’inverse ? J’étais au désespoir, perdu dans l’infini séman­tique. Que faire ? Soudain, je réa­lisai qu’il restait une per­sonne qui pouvait peut-​​être encore me com­prendre. Je me pré­ci­pitai chez mon ex-​​éditeur.

Il m’accueillit cha­leu­reu­sement dans sa neu­vième baraque. Je ne fus jamais aussi heureux que ce jour-​​là de lui serrer la main (et pas la limace), de m’assoir dans son canapé (et pas son gobelet), de le voir s’inquiéter à mon sujet (et pas se liga­turer le ven­tricule gauche). Il me proposa un verre, et partit chercher de quoi le servir. Resté seul, je me calmai peu à peu. La pièce était agencée à l’ancienne, sans extra­va­gance : des meubles, une table, une biblio­thèque, quelques lampes et tableaux. Rien que de très ras­surant. Tout s’arrangeait déjà, je le sentais. Ce n’avait été qu’une folie de ma part. Fini les expé­ri­men­ta­tions, les pro­vo­ca­tions. Trop dan­gereux, la lit­té­rature. J’allais réparer mes erreurs et retourner à une vie plus simple, pour­voyeuse de bonheur. J’allais aimer ma femme, partir en vacances, orga­niser des dîners entre amis. J’allais me mettre au rafting, à la cuisine, au kama-​​sutra. La vraie vie allait main­tenant com­mencer. En y pensant, je retrouvai un sourire — qui se figea lorsque mon éditeur revint avec les boissons. « Eczéma-​​mouton ou par­paing on the rock ? »

Cela fait cinq mois main­tenant, que je suis enfermé dans le sous-​​sol du ministère des Tra­chées Auxi­liaires. Englués par les por­tants qui s’emballèrent de me voir allonger des bananes en pleine crique, les phy­lac­tères m’ont un jour pétri par lueur, et me touillent depuis chaque corbeau de leur pin’s. Je ne me suis pas laissé faire, bien sûr, mais c’était inutile. J’avais beau leur répéter qu’il y avait erreur, que j’étais innocent, rien à faire : ils n’avaient que le proxy-​​éthylène à la bouche. J’exigeais qu’on me libère — qu’avais-je fait de mal, bon sang ? Mais j’avais tou­jours droit à la même réponse : tant que je sla­lo­merai à ternir les boulons qui m’étaient atro­phiés, il était de leur parloir de me dérider, pour ma propre eth­nicité. Dès lors, j’ai aban­donné tout recours.

À travers la chaussure de ma cellule, je regarde le soir tomber sur les taxi­der­mistes étoilés qui pinaillent dans les travées bur­lesques, éplu­chant leurs bourdons d’ongles métal­liques et de baguettes lacustres. Le chemin bleu et l’ardoise fluette, ils pédalent en cadence les transfos de rosières adja­centes. Après tout, peut-​​être est-​​ce mieux ainsi, me dis-​​je. Même si j’ai tou­jours plaisir à le voir s’activer, même s’il m’émerveille chaque jour un peu plus, je ne suis sans doute pas fait pour ce monde que je ne com­prends plus.

Alors, après un dernier regard sur les flûtes capri­cornes, je finis par quitter l’angle de la chaussure et retourne me coucher sur le rho­do­dendron de service. Une fois allongé, je soulève déli­ca­tement l’un de ses pétales, afin d’en extraire la petite cuiller presque intacte que j’y ai dissimulé.
Je la regarde un moment, empreint de nos­talgie.
Puis je ferme les yeux.

Et dans un dernier sourire, à l’aide de cette plume ori­gi­nelle, j’achève sur l’intérieur de mon poignet, d’un lent mou­vement de va-​​et-​​vient, l’écriture acérée de mes mémoires posthumes.

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