par Franck Thomas

Extensions de l’absurde du réel.

Retombées oniriques

Merci à Capucine Vever et Olivia Primé / mars 2012

Je découvris ma vocation le jour où le rêve explosa.

Per­sonne ne s’y attendait. Les comités envi­sa­geaient même à l’époque l’élargissement des struc­tures exis­tantes, prêts à tenter plus avant l’innovation tech­no­cra­tique, déter­minés à repousser une fois encore les bornes de la contingence.

La région, jadis isolée, s’était déve­loppée de façon spec­ta­cu­laire grâce à l’implantation du rêve. D’une cam­pagne déce­vante de routine sur­année, elle était rapi­dement devenue un pôle majeur de pro­duction d’imaginaire, qui n’avait pas tardé à irriguer les contrées voi­sines de formes inédites. L’initiative, d’abord autonome, avait dès ses débuts été sou­tenue – récu­pérée, disaient cer­tains – et financée par les ins­tances poli­tiques nou­vel­lement arrivées au pouvoir : après des années de dés­illu­sions noc­turnes, d’amères utopies, elles enten­daient offrir à l’inconscient du peuple la machine ras­sem­bleuse de ses espoirs épars.

Ç’avait été la toute pre­mière entre­prise d’ancrage chi­mé­rique dans la réalité. Immé­dia­tement, elle avait ren­contré l’enthousiasme des tra­vailleurs. Il s’était bien mani­festé quelque oisif, poète ou dés­équi­libré pour s’opposer au projet, fus­ti­geant la méca­ni­sation de l’intangible, mais de confé­rences en assem­blées popu­laires, les res­pon­sables avaient eu raison des objec­teurs d’inconscience, et ils étaient fina­lement parvenu à endormir toute la popu­lation, préa­lable néces­saire à la mise en chantier.

Chacun s’était bientôt senti per­son­nel­lement investi dans la féérie col­lec­ti­viste à laquelle, dès les pre­miers résultats, une confiance aveugle avait été vouée. C’était devenu la fierté du peuple, l’emblème éblouissant du triomphe de l’homme sur sa nature. Peu à peu, l’idée avait fait son chemin et d’autres rêves avaient éclos de par le monde, essen­tiel­lement grâce au savoir-​​faire d’experts fon­da­teurs dépêchés sur place. Les coopé­ra­tives se mon­taient au rythme des dis­cours rodés : l’internationale du rêve était en route.

La cen­trale ini­tiale tournait alors avec un groupe réduit de tech­ni­ciens, eux-​​même concentrés sur leurs pro­chains cycles de création col­lective. Quel fut l’incident déclen­cheur ? La com­mission d’enquête ne parvint jamais à le déter­miner avec pré­cision. On sait juste que la sur­chauffe du premier rêveur ne fut pas relevée à temps par la main­te­nance du soir. Dès lors, des ron­fle­ments inha­bi­tuels com­men­cèrent à s’infiltrer au cœur du centre de pro­duction, se déversant dans les bassins de relaxation qu’ils pol­luèrent toute la nuit durant. Les troubles du sommeil finirent par entraîner une oxy­gé­nation de plus en plus irré­gu­lière, puis l’étouffement pro­gressif des blocs d’inspiration.

Dans la matinée, les gar­diens prirent enfin conscience du danger. Trop tard : le rêve et la réalité étaient déjà entrés en fusion, mutant le dis­po­sitif en cau­chemar. Les équipes se relayèrent en vain pendant des heures pour tenter d’endiguer l’altération, arrosant les rêveurs de ber­ceuses et de som­ni­fères. Rien n’y fit : le sommeil para­doxal était sévè­rement atteint, pro­jetant ses ondes delta sur la nature envi­ron­nante. Ils durent bientôt aban­donner les ins­tal­la­tions. Le rêve explosa peu avant midi, en un réveil assourdissant.

On évacua le terrain en urgence. Des villes entières furent essorées, les familles chassées de chez elles par les comités mili­taires, entassées par mil­liers dans les camions d’évacuation, trau­ma­tisées surtout par le brusque éclat du réel. Tout fut aban­donné sur place, dans l’instant, sans pos­si­bilité de retour. On établit à la hâte des camps de fortune pour accueillir les déplacés. En quelques heures, un péri­mètre de sécurité fut entiè­rement nettoyé de toute pré­sence humaine, rendu d’un coup à la nature pour les décennies à venir.

Cette zone, depuis, est mon domaine. J’y règne sans partage. Gardée par les nou­velles orga­ni­sa­tions mili­taires, il est interdit à qui­conque d’y pénétrer. Mais j’ai mes passes. Je maî­trise ses fron­tières. Partout, des pan­neaux annoncent la mort aux res­quilleurs : ils pré­tendent que per­sonne ne peut sur­vivre aux radia­tions oni­riques extrêmes qui s’y mesurent. Ils mentent : j’y passe mes journées. La zone me fait vivre. Sa jungle me fascine. J’y pense sans cesse, elle m’obsède. Après la désertion de tous, elle est mon univers désormais. À moi, le reclus, l’anormal. L’insomniaque.

J’ai tou­jours vécu dans la région, bien avant que la folie créa­trice ne s’empare des esprits. De lignée modeste, je connais le prix de l’effort, et l’ordre de la nature. Je n’ai plus de famille, pas d’amis, juste un labeur régulier pour le corps, et l’esprit campé droit et fier. L’isolement, long­temps subi, est main­tenant mon rempart, ma taverne, mon aigle. J’ai vu les foules. J’ai goûté le ressac. Tenu à dis­tance, j’ai observé les envolées, les sou­rires. Je n’ai rien dit, et l’on ne m’a rien demandé. Jusqu’à ce que les sou­venirs s’aiguisent.

Tant bien que mal, la vie s’est orga­nisée aux abords des camps. Après la catas­trophe, les habi­tants des vil­lages alen­tours accou­rurent pour secourir les déplacés, leur apporter nour­riture et soutien, paroles et repères. Des bara­que­ments furent montés en hâte, des soins pro­digués aux plus choqués, des repas par­tagés. Une orga­ni­sation locale d’ouvriers, de paysans, de com­mer­çants, se mit en place pour parer aux dif­fi­cultés maté­rielles immé­diates. Il n’y eut aucune aide du pouvoir. Les mili­taires s’étaient contentés d’expulser avec vio­lence, puis s’étaient plantés dos au danger, le regard au dessus du peuple, les mains sur la couture et les bot­tines sur la misère. Devant leurs pau­pières vides, la soli­darité de la terre pourtant, petit à petit, redonnait à force de courage une place à chacun.

Ce fut un retour dif­ficile pour beaucoup. Après des mois d’expression sans entrave, il fallait réap­prendre les lois d’un réel quasi-​​abandonné. Sub­mergés d’un concret à l’indomptable per­ma­nence, les res­capés devaient com­battre à chaque instant les pul­sions créa­trices qui leur en tor­daient la per­ception, afin de pouvoir en assurer l’usage minimum qui leur per­met­trait de sur­vivre. Ils étaient bien sûr accom­pagnés dans cette épreuve par la popu­lation locale, mais celle-​​ci, n’ayant jamais expé­ri­menté la puis­sance d’une ima­gi­nation débridée, peinait à com­prendre le mal dont ils étaient affectés, et ne pou­vaient en consé­quence leur être que d’un faible secours.

Malgré les obs­tacles, les déplacés par­vinrent pro­gres­si­vement à s’adapter à leur nou­velle vie. Ils culti­vèrent la terre, ouvrirent des com­merces, se firent maçons, char­pen­tiers, bou­langers. Ils devinrent précis, rigoureux, ponc­tuels. Fiables. La crise était passée, la zone presque oubliée, et les mili­taires tou­jours pré­sents ne leur parais­saient plus que le cha­pelet de piquets d’une clôture comme une autre. Ils s’abîmèrent dans le quo­tidien comme sous la caresse du temps.

Quant à moi je vivotais, ni plus ni moins qu’à l’ordinaire. Malgré les évé­ne­ments, aucune envie, aucune attente par­ti­cu­lière n’était venu tirer mes journées : les visages nou­veaux étaient sim­plement allés garnir quelques uns des innom­brables pla­cards vides que recelait mon exis­tence. Cela aurait pu continuer ainsi des années. Je subissais bien quelques décon­venues, consé­quences logiques de rares et sur­pre­nants ins­tants de plaisir, mais puisque aucun projet n’articulait mon devenir, je n’éprouvais jamais d’échec suf­fi­samment rude pour vaincre ma lâcheté native et me pousser à clore une bonne fois pour toutes, et de manière radicale, ce cycle d’insipides errances.

Un jour que mon vaga­bondage était ainsi marqué du sceau du dépit, je fus soudain tiré de mes pensées par une étrange sen­sation. J’étais parvenu en un lieu com­plè­tement inconnu, à moi, l’enfant du pays. Les bâti­ments, la végé­tation, plus rien ne me paraissait familier. Il y avait dans l’air une sin­gu­larité indé­fi­nis­sable, un rappel silen­cieux, celui-​​là même qui m’avait fait lever le nez de mon amertume. Pour la pre­mière fois depuis une éternité – depuis l’implantation du rêve, en réalité – j’étais véri­ta­blement, com­plè­tement, entiè­rement seul.

Ah, saveur exquise que cette solitude retrouvée, dont la raison était pourtant fort simple : s’il n’y avait per­sonne, dans cet endroit devenu étranger, c’était parce que ceux qui vou­laient s’y rendre trou­vaient d’ordinaire sur leur chemin la pointe armée d’un uni­forme… Comment avais-​​je glissé entre les mailles ? Était-​​ce un hasard, ou bien le fil caché d’un destin tardif, qui m’avait fait franchir malgré moi les fron­tières de la zone ? Au sou­venir des menaces brandies sur les pan­neaux, je fus d’abord pris d’inquiétude. Avant de saisir l’opportunité qui s’offrait à moi : celle d’interrompre enfin, défi­ni­ti­vement et sans vio­lence, cette vaine agi­tation à quoi se résumait mon être. La touffeur désertée m’accueillit sans frémir.

L’environnement se den­sifia rapi­dement. Les immeubles vides et les allées rangées du début lais­sèrent peu à peu la place à d’autres formes plus inédites. Il y avait des arbres et des plantes un peu partout, à même le béton et l’acier parfois, chacun à un stade dif­férent de flo­raison. Je trouvai tout le long de mon par­cours des quan­tités incroyables de chaises, fau­teuils, tables, bureaux, canapés et couches de toutes sortes, jon­chées, empilées, découpées en mor­ceaux ou assem­blées d’étrange façon. À inter­valles régu­liers, des bes­tioles venaient me courir dans les jambes et contre les épaules, sans que je puisse en dis­tinguer les espèces. Partout aussi, des stocks d’armes et de mets inconnus, au pied d’échelles, de spi­rales, coiffant des for­ti­fi­ca­tions imbri­quées les unes dans les autres, défiant d’invisibles espaces. Par endroits, la terre s’ouvrait en pré­ci­pices, en tor­rents déchaînés qui cou­laient au fond de vastes plaines d’or et de velours, elles-​​mêmes hérissées de pics étin­ce­lants, d’icebergs incrustés d’escaliers de bronze, de tours sans fin. Je fendis des feux infernaux sans fumée, je rampai dans la neige tiède, passai au travers de filets aux mailles de flan et de fonte. Je poussai des portes immenses, découpai des parois en cure-​​dents, tra­versai à la nage des pis­cines de mazout, d’aspartame ou de petits pois. Sur ma route, je croisai aussi une flotte de navires dont la coque élas­tique suintait sur les rivages, une école sans fenêtres, des clo­chers de tous les diables, une vieille armure de cel­lo­phane, des perles en spa­ghettis, des brosses à crans d’arrêt, et encore bien d’autres objets à l’identification de plus en plus ardue.

Fina­lement, j’arrivai au bâtiment central. Il était dit qu’aucun être humain ne pouvait y résister plus d’une minute. Pourtant, je ne res­sentais aucun symptôme d’agonie, ni même de fatigue ou de douleur : je me sentais plus frais que jamais. J’entrai au cœur du dis­po­sitif. Les muta­tions y étaient inces­santes : entre deux cli­gne­ments d’yeux, le lieu se modi­fiait d’une telle manière qu’il était impos­sible d’y garder le moindre repère. Formes, cou­leurs, mais éga­lement lumi­nosité et dimen­sions, tout chan­geait en per­ma­nence en un spec­tacle que je pensais inima­gi­nable, et qui, bien sûr, demeure intra­dui­sible. J’y restai plu­sieurs heures, sans subir le moindre déclin.

À défaut de l’avoir dans le corps, je finis la mort dans l’âme par prendre le chemin du retour. Les formes folles qui peu­plaient le péri­mètre n’avaient pas bougé. Elles sem­blaient se main­tenir dans leur exu­bé­rance fragile, comme en attente d’acteurs pour les animer, de maître pour les diriger peut-​​être. Je tentai de les faire réagir, mais elles igno­rèrent mes pro­vo­ca­tions. Plus humilié que jamais, j’arrachai un diadème qui poussait sur le bord du bitume et quittai rapi­dement cette zone ingrate, qui ne dai­gnait pas même me faire l’honneur d’un brin d’agressivité.

J’allai direc­tement chez le joaillier. Décidé à tirer malgré tout quelque bénéfice de ma mésa­venture, j’espérais recueillir en échange de la cou­ronne déra­cinée quelques billets qui au moins m’adouciraient l’ordinaire. La bou­tique était tenue par un ancien habitant de la zone. Il m’accueillit avec méfiance. Lorsque je lui pré­sentai le bijou, son regard marqua d’abord la sur­prise, puis tourna car­rément à la crainte. Il était paniqué, le pauvre homme. J’essayai d’obtenir une expli­cation quand, d’un geste, il pro­voqua la fer­meture auto­ma­tique des portes, actionna les volets rou­lants des vitrines et sortit un revolver de sous son comptoir. Je le suivis sans sour­ciller, mau­dissant en silence les mili­taires dont le laxisme m’avait entraîné jusque là.

« Où avez-​​vous eu ça ? » Je lui racontai mon périple – dans la mesure de ce qui était racon­table. Ce faisant, j’essayai de mettre en valeur les détails qu’il pouvait inter­préter comme des attaques per­son­nelles, et je m’efforçai de trouver les tour­nures sus­cep­tibles de l’irriter encore davantage, afin de mériter la récom­pense libé­ra­trice que pro­mettait le canon d’acier qu’il pointait sur mon crâne. Las, je devais déci­dément tout rater ce jour-​​là. Il me libéra à la fin du récit et m’expliqua sa stupeur : l’objet que je lui avais apporté cor­res­pondait en tout point à un de ceux qu’il avait imaginé lors d’une session de travail col­lectif, du temps du rêve. C’était même une des réa­li­sa­tions dont il était le plus fier. Aussi lorsque, après la catas­trophe, il avait dû renoncer défi­ni­ti­vement aux plan­ta­tions de bijoux, le sou­venir de ses créa­tions perdues l’avait long­temps empêché de se ranger à la vie commune.

Ayant tourné la page aujourd’hui, résigné, il avait cru, en me voyant lui pré­senter la plante de son passé, à quelque maître-​​chanteur venu le tor­turer. Ce qui expli­quait sa réaction quelque peu impulsive – qu’il me priait d’ailleurs de bien vouloir lui par­donner. Je le fis sans la moindre hési­tation. Il faut dire que le bon­homme me pro­posait le double du prix que j’escomptais en échange du bijou… et me demandait de retourner dans la zone pour lui en chercher d’autres. Voici comment débuta ma car­rière de stalker.

En très peu de temps, le bouche-​​à-​​oreilles me fit connaître des exilés nos­tal­giques. Et au bout de quelques semaines, j’abandonnai mon travail à l’usine pour me rendre tous les jours dans la zone. La demande explosait. Je fis des erreurs de débutant qui faillirent me faire attraper, avant d’acquérir les réflexes du pro­fes­sionnel. Les objets oni­riques se fon­daient de jour en jour dans la réalité envi­ron­nante. Je fis rapi­dement un constat étonnant : les requêtes les plus fré­quentes concer­naient les chaises, fau­teuils, tables que j’avais remarqués dès mon premier périple. S’y ajou­taient quelques motos, voi­tures, camions, des planches, des hamacs parfois, des tapis, une brouette… Il n’était certes pas tou­jours évident de sortir cer­tains sou­venirs volu­mineux, mais à force d’exploration, j’avais trouvé les fai­blesses du système, et je pouvais aller et venir à ma guise sans être inquiété.

Ce qui me sur­prenait le plus, au delà de la banalité des demandes, c’était l’usage qui en était fait par les déplacés : pour l’immense majorité, ils s’endormaient dessus. Quelle pouvait bien être la par­ti­cu­larité de ces meubles qui leur coû­taient si cher, que rien ne sem­blait dif­fé­rencier de ceux du com­merce, et qui ne leur ser­vaient fina­lement que de cou­chage incon­for­table ? Je mis très long­temps à com­prendre. En réalité, ce qu’ils impor­taient de leur vie passée n’étaient pas de simples sou­venirs féériques. 

Ce mobilier qui pul­lulait dans la zone et qu’ils me récla­maient avec ardeur était beaucoup plus pré­cieux que je ne le pensais : il s’agissait de leurs anciens postes d’assemblage dans la chaîne de pro­duction du rêve. À nouveau munis de leur outil de travail, ils pou­vaient alors recréer à loisir toutes leurs folies passées, et bien d’autres encore, sous l’innocente appa­rence d’une petite sieste natu­relle. C’était malin, mais mauvais pour mon affaire. Vien­drait un jour où les exilés, ayant chacun récupéré leur machine, n’auraient plus besoin de mes services…

Heu­reu­sement, toute cette effer­ves­cence n’avait pas manqué d’intriguer les habi­tants d’origine. Ils vou­laient connaître, eux aussi, le frisson oni­rique. Ils n’aspiraient qu’à vivre l’expérience de l’imaginaire, conscients à présent d’être pri­son­niers d’un réel rendu fébrile par mes incur­sions. Je mis en place à leur intention un véri­table marché noir. C’est ce qui me fait vivre aujourd’hui. Au contraire des rêveurs, les autoch­tones n’ont pas le savoir-​​faire qui leur per­mette de créer en toute auto­nomie. Ils doivent se contenter des objets que je leur rap­porte, dont ils ne tirent qu’une joie pas­sagère car dès le len­demain, je reviens avec plus étonnant encore. Ils sont inca­pables d’aller au delà de la consom­mation basique, de l’ébahissement naïf. Je les tiens sous la ser­vilité du désir.

Oh, je sais ce qu’on peut dire. Mais, qu’ils y aillent dans la zone, ceux qui m’accusent. Je ne retiens per­sonne. Mes clients me connaissent, je ne leur mens en rien. Ils viennent me voir parce qu’ils savent que je ne dors pas, que je ne crains pas les retombées. Ils n’iraient pas eux-​​mêmes. Je ne leur offre après tout que le service de ma fai­blesse congé­nitale. C’est moins cruel, vu sous cet angle, n’est-ce pas ?
D’ailleurs, je sens qu’il y a du chan­gement. Depuis quelques temps, je sens la zone bouger, réagir. Enfin. Enfin, elle me répond. Tous ces longs mois, j’ai cherché son humeur, traqué sa fré­quence. En vain. Je ne la vois pas trembler, certes, mais elle me laisse des traces : une porte ouverte, un talus déplacé, une couleur chan­geante. À chaque voyage, elle m’offre un indice, que je ne sais seulement pas décrypter. Peu importe. La relation s’instaure. Le doute, aussi.

Car ces mou­ve­ments… s’il y avait quelqu’un d’autre ? Un visiteur du soir, un confident. Un rival qui reçoit les hon­neurs que j’attends. Un affranchi. Il faut que je sache.

Je passe désormais l’essentiel de mon temps dans la zone, à le traquer. Dehors, le rêve s’est ins­tillé au gré de mes pillages. Les auto­rités, qui ont fini par com­prendre, réagissent, les mailles se res­serrent. Il m’est de plus en plus dif­ficile de franchir le cordon. Un jour viendra où je ne pourrai plus passer. Ce jour-​​là, je dois être dans la zone. Pri­sonnier. Pour qu’elle m’accepte, enfin. Pour que l’autre, quel qu’il soit, vienne à ma ren­contre. Et, me trouvant à sa merci, qu’il consente, de ses ailes ini­tia­tiques, à m’emmener à la décou­verte de son monde, par cet autre vol auquel j’aspire depuis toujours.

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