par Franck Thomas

Extensions de l’absurde du réel.

Pourquoi j’ai nationalisé mon fils

une histoire d’actualité / août 2010

J’avais appris la nou­velle entre 400 grammes de rum­steck et cinq bonnes tranches de jambon persillé.

Comme tous les mardi, j’étais venu écouter les infos heb­do­ma­daires du boucher et com­menter en direct l’actualité avec les matrones connectées du moment. Mon charcutier-​​traiteur était incon­tes­ta­blement passé maître dans l’art de mani­puler crocs et cou­teaux, mais n’avait jamais estimé utile d’assimiler un quel­conque savoir-​​faire dans d’autres domaines de com­pé­tence — surtout les plus obscurs, comme le jour­na­lisme, l’élocution ou l’animation de groupes. Je crois pouvoir affirmer que c’est cette sagesse natu­relle et una­ni­mement reconnue, cette résis­tance à la diver­si­fi­cation ambiante, qui lui valait, depuis plus de dix ans, une affluence constante, doublée d’une popu­larité sans faille.

Nous vou­lions de l’inédit. Les annonces cycliques des gou­ver­ne­ments, les catas­trophes natu­relles régu­lières, les repré­sailles en réponse aux repré­sailles, les richesses rejoi­gnant les richesses, les scan­dales scan­da­leu­sement scan­daleux, le visage per­sistant de la misère… tout ceci ne consti­tuait plus à la longue, pour nous autres consciences en manque de ressort dra­ma­tique, qu’une matière informe et muette dont nous ne par­ve­nions plus à goûter le piment. Face à celui qui nous était pré­senté et qui ne nous agui­chait plus guère, nous vou­lions façonner le monde tel qu’il pourrait nous sur­prendre encore jusqu’au len­demain, en suf­fi­samment de ver­sions conflic­tuelles ou com­plé­men­taires pour retrouver le sel de l’échange, de la pro­po­sition, du débat. Nous ne vou­lions plus nous com­plaindre dans une exis­tence uni­voque, sans pour autant, il fallait le recon­naître, avoir le courage d’agir en conséquence.

Notre boucher répondait par­fai­tement à ces attentes. Bien que piètre orateur, il n’en était pas moins volon­tiers causeur et conti­nuait surtout, lui, à suivre les infor­ma­tions offi­cielles que nous ne pou­vions plus voir. Chacune de nous venait alors lui faire trancher ses bif­tecks dans l’unique but de titiller sa faconde, et s’entendre ainsi raconter les der­nières actua­lités sous une forme bal­bu­tiante, incom­plète, erronée, qu’elle n’avait plus qu’à inter­préter à sa façon, en ajustant avec ses propres désirs les mor­ceaux épars servis par l’artisan. En même temps que notre rôti aux morilles ou notre souris d’agneau confite, nous venions chez le boucher fan­tasmer notre journal per­son­nalisé, et sur­vivre ainsi à un quo­tidien déprimant.

Les visites pre­naient une saveur par­ti­cu­lière aux heures de pointe, lorsque la conjonction des actua­lités mul­tiples entraînait devant le comptoir une sur­en­chère média­tique qui tournait rapi­dement au délire, pour notre plus grand plaisir. Nous nous ébat­tions alors fol­lement dans nos révo­lu­tions du moment, folâ­trant sur les der­nière mesures ambi­tieuses énoncées le matin même par l’exécutif et rejouant sans cesse la carte du monde à l’aune des chan­ge­ments d’envergure imminents.

Bien sûr, au fil des années, nous voyions la société évoluer petit à petit, parfois même selon des orien­ta­tions que nous avions annoncées — quoi de plus logique en fin de compte, puisque nous chro­ni­quions tous azimuts — et il n’était plus rare désormais d’être inter­rompues dans nos jaseries par l’irruption mal­habile d’un mari ou d’un céli­ba­taire, venu acheter quelque absurde côte de porc alors que nous devi­sions sur l’orientation du monde. Ces inter­rup­tions, qui pro­vo­quaient à leurs débuts de silen­cieux dédains, étaient devenues quo­ti­diennes et, par là-​​même, qua­siment tolérées, les importuns délaissant peu à peu leur sotte ratio­nalité pour par­ti­ciper à nos ébats. Pour ma part, malgré l’accoutumance pro­gressive de la com­mu­nauté, je ne par­venais pas à les admettre en notre sein et conti­nuait de me tenir à l’écart lors de leurs interventions.

Ce mardi-​​là, la fête battait son plein lorsque je poussais la porte vitrée de la bou­tique. Du bout de la rue, on per­cevait l’animation inha­bi­tuelle qui en émanait : la réunion pro­mettait d’être enflammée. À l’intérieur, l’effervescence inédite de sa clientèle avait retranché le boucher der­rière ses étals dans un brusque état de cata­lepsie, comme l’inventeur devant la créature dont il perd peu à peu le contrôle. Je pro­fitai de sa vacuité pas­sagère pour me libérer de ma com­mande et prendre le pouls de l’information. En dési­gnant les mor­ceaux de viande, j’écoutais ainsi les clientes exposer leurs ver­sions per­son­na­lisées pour tenter d’en capter l’essence, celle dont j’avais moi-​​même été privée par le mutisme insolite du com­merçant. Il me fallut com­mander deux tranches de jambon sup­plé­men­taires pour bien saisir l’objet du tumulte.

Parmi toutes les actua­lités débridées, je dénichai enfin la constante : avait été pro­noncée la veille, par une loi débattue dans l’urgence, la natio­na­li­sation expresse et sans com­pen­sation de tous les mineurs délin­quants, quelle que fût leur origine, avec déchéance conco­mi­tante de l’autorité parentale.

Je com­prenais mieux à présent l’émoi de mes gigot-​​reporters. Pour la pre­mière fois depuis de nom­breuses années, le gou­ver­nement nous avait devancées, et passée la sur­prise, il leur avait fallu redoubler de créa­tivité pour reprendre le dessus. Les pré­ci­sions et anec­dotes les plus fournies jaillis­saient ce matin-​​là d’un air de revanche, comme pour se réap­pro­prier cette infor­mation dont nous étions toutes jalouses.

Près du par­terre de porcs, le premier ministre défendait sa décision comme la réponse ultime à tous les désordres majeurs du pays. Aux pau­piettes de veau, il décrivait plutôt l’espoir pour les géné­ra­tions dés­œu­vrées de trouver enfin en l’État le parent qu’elles cher­chaient ardemment sur les chemin de la vio­lence. Pendant ce temps-​​là, le pré­sident pré­sentait cette opé­ration aux tomates et poi­vrons farcis comme un excellent inves­tis­sement à moyen terme pour les finances publiques. Le parti majo­ri­taire, à son tour, ren­voyait l’opposition dans les filets de bœuf en déni­grant la timidité de leurs natio­na­li­sa­tions passées, et n’hésita pas à tailler la bavette lorsque celle-​​ci s’offusqua du mépris avec lequel il traitait leur faible consti­tution. Les ministres de l’éducation et de la famille, quant à eux, avaient rejoint les côte­lettes d’agneau pour assurer qu’ils ne failli­raient pas à la tâche, pendant qu’au milieu des carottes râpées, les éco­lo­gistes ten­taient tant bien que mal de contenir le boudin.

J’observais les débats sans inter­venir — en grande partie à cause des pro­po­si­tions stu­pides de la gent mas­culine. Plu­sieurs amen­de­ments furent déposés. À l’Agence pour une Édu­cation réussie et durable (APERD), créée en rem­pla­cement de l’aide sociale à l’enfance pour gérer le quo­tidien des cen­taines de mil­liers d’enfants concernés, on pro­posait d’adjoindre un Ins­titut Thé­ra­peu­tique pour l’Initiative, l’Organisation et la Noto­riété (ITION). L’APERD-ITION se char­gerait alors d’accompagner les choix de chaque nouveau pupille jusqu’à une majorité pro­met­teuse et exem­plaire. On s’apprêtait aussi, tour à tour, à natio­na­liser car­rément tous les gens de petites tailles, à déré­guler l’alimentation sco­laire, à sti­muler la crois­sance infantile, à amnistier les anal­pha­bètes ou encore à opti­miser le ren­dement péda­go­gique par la réduction — inévi­table — du savoir utile.

Je me sentis soudain dépos­sédée. Je per­cevais dans toutes ces idées incon­grues le signe du déclin moral de notre petite com­mu­nauté. Rongées len­tement de l’intérieur par les élu­cu­bra­tions d’une popu­lation en manque de virilité, nous n’avions pas su défendre à temps notre sin­gu­larité et nous retrou­vions envahies jusqu’en notre repaire par des hordes d’administrateurs, de régu­la­teurs, d’optimisateurs contre les­quels nos uto­pismes ne pou­vaient déjà plus rien.

Je croyais tout d’un coup revivre les der­nières années de mon mariage. Je recon­naissais avec horreur, dans les rictus de ces hideux ges­tion­naires, le visage de mon fils au gré des visites esti­vales, gan­grené de plus en plus par l’idéologie du père à qui la justice l’avait confié. Peu à peu, je sentais ma viande inutile fai­sander au fond du cabas, et les murs de cette nou­velle prison se refermer sur moi. Dans un geste de désespoir, je pro­posais à mon tour avant de quitter la bou­tique un amen­dement, qui fut adopté sans sur­prise : la natio­na­li­sation serait éga­lement décrétée pour tout enfant dont l’un des parents l’exigerait.

Qu’on m’ait par la suite traité de mau­vaise mère, peu m’importe. La justice m’avait tranchée comme telle depuis plu­sieurs années déjà. Je n’avais plus de preuves à donner de quoi que ce soit, et mon ultime tanière venait de s’écrouler. Je ne regrette pas.

La seule chose qu’on peut me reprocher, et qui m’apporte pourtant encore aujourd’hui un sourire, c’est d’avoir agré­menté la der­nière chance que j’aie pu offrir à l’épanouissement de mon fils, d’une petite revanche per­son­nelle à l’encontre de celui qui m’avait si vio­lemment exclu du sien.

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