par Franck Thomas

Extensions de l’absurde du réel.

Murmures aveugles

Merci à Christophe Sanchez / janvier 2012

Publié en premier lieu chez Chris­tophe Sanchez, ce texte a été lauréat du premier concours de nou­velles de la revue Rue Saint Ambroise.

J’habite un studio dans un immeuble un peu insolite. Étroit et pointu, sorte de Flat Iron petit modèle, il est coincé entre deux rues à angle aigu qui donnent sur une grande place des hau­teurs de la ville. Le bâtiment est si étriqué qu’il n’y a qu’un logement par étage, percé de fenêtres sur trois de ses quatre murs. Comment une telle aber­ration archi­tec­turale a-​​t-​​elle pu s’élever parmi les stan­dards hauss­man­niens du coin, je ne peux l’expliquer.

Tou­jours est-​​il qu’installé au dernier étage, je béné­ficie pour un loyer rela­ti­vement modeste d’une vue dont les plus luxueuses villas de la région ne sau­raient rêver : la pointe vers le sud, mon logement constamment baigné de soleil sur­plombe les mer­veilles alentour, m’en dévoilant chaque matin le spec­tacle renouvelé.

Déli­cieux envi­ron­nement, pour moi qui tra­vaille à domicile, et source inépui­sable d’inspiration. J’ai orienté ma table face à la fenêtre cen­trale, la chaise adossée à l’armoire recou­vrant le dernier mur et, ainsi calé, je tra­verse à la tête de mon vaisseau de pierre les horizons réels et fan­tasmés du jour.

D’une semaine à l’autre, le paysage change ; la ville évolue. On rénove des usines, déploie des jardins, élève des buil­dings. La cité respire. Ces temps-​​ci, c’est notre quartier qu’on rabrique. Les ruines sont ramassées, les artères sont reprises, les façades rajustées.

Un midi, grand fracas : l’immeuble voisin est tombé. Dans mon dos, le lien est coupé avec la chaîne d’édifices de la rue ; dans mon esprit, le vaisseau largue les amarres, prêt à franchir de nou­veaux caps.

Les journées se pour­suivent pourtant sans grand chan­gement, l’essentiel des travaux se déroulant désormais dans la partie de la ville qui m’est invi­sible. Isolé que je suis du tumulte par la hauteur et l’épaisseur des vitres, l’agitation des rues proches ne m’atteint guère. Ce n’est que le soir, furetant entre chiens et loups, que je fais connais­sance des formes modi­fiées du secteur, qu’un laby­rinthe nouveau se laisse entre­prendre au gré de flâ­neries délassantes.

Depuis quelques jours cependant, je sens quelque chose dans mon dos ; comme de légers chuin­te­ments, par vagues. Cela semble pro­venir de l’armoire. Quelque rongeur déplacé par les travaux, me dis-​​je, qui aura élu domicile à bord du navire rescapé. Pas plus troublé que ça par l’intrusion, j’accueille alors le nau­fragé d’une bien­veillante indif­fé­rence et me replace à la barre, aus­sitôt repris par mon travail.

Mais comme l’étrave sur la grève, la raison échoue sur les nerfs, et l’illusion est éphémère ; malgré tout le déta­chement auquel je m’efforce, impos­sible de me concentrer. J’ouvre alors l’armoire, ses tiroirs, ses fer­moirs : rien. Je fouille, j’effeuille, j’affole : aucune trace. Si ce n’est pas l’armoire, c’est le mur ; d’un mou­vement, le meuble laisse place à la paroi. Je m’approche. C’est bien la pierre qui chu­chote. Je tends l’oreille. Il n’y a pas de rongeur, pas même de chat noir ; juste une voix.

Une voix dis­crète et claire, qui raconte. Je l’écoute. Elle raconte des images, elle décrit des actions, elle dit des tranches de vie, les unes der­rière les autres sans qu’aucun sens les relie. Qui parle ? Il n’y a plus per­sonne der­rière le mur. J’écoute encore, je m’approche mieux. Et je saisis : la voix détaille ce qui se déroule de l’autre côté de la façade, au fur et à mesure. « une femme en robe rouge et sourire tendu sors de la bou­lan­gerie un sachet à la main ; un ballon usé tra­verse la chaussée au niveau du 26 ; le dernier ouvrier quitte le chantier en cra­chant au pied de la béton­neuse ; les volets de la deuxième fenêtre du rez-​​de-​​chaussée du 19 claquent au vent ; … »

C’est un flot inter­rompu, rythmé d’un souffle doux. Les phrases s’égrènent, les mots s’enrobent, les vies se suivent ; et je reste béant, le nez sur la cloison, embarqué par la mélopée. La lumière décline lorsque je reprends mes esprits. C’est le soir, déjà. La voix s’écoule tou­jours, annonçant la fer­meture pro­gressive des com­merces. Je me hâte de des­cendre faire quelques provisions.

Au bas, pour la pre­mière fois, la ville m’apparaît terne. Je retrouve les traces du récit de la journée, mais les cou­leurs me déçoivent, les gestes semblent fac­tices. Sitôt mes courses faites, je m’empresse de remonter auprès du mur, sans passer par les rues comme à mon habitude. Toute la soirée, je me laisse bercer par la voix. La nuit avançant, les évé­ne­ments se raré­fient, mais le débit ne faiblit pas ; le récit gagne alors en pré­cision, décrivant chaque modi­fi­cation infime du paysage, jusqu’au cra­quement des poutres et au souffle du vent. Je m’écroule vers les pre­mières heures du matin, enivré de détails.

À l’aube, les pre­miers rayons de soleil me lèvent. Le mur psal­modie tou­jours. Je déplace alors com­plè­tement l’armoire, recule ma table pour m’adosser direc­tement à la pierre, et me remets au travail. Loin de me dis­traire, les mots du mur se révèlent un puissant moteur créatif, et j’avance au delà de mes espé­rances. Mais quelque chose ne va plus : par les fenêtres, la vision de la ville m’est devenue désa­gréable. Mise en ordre avec sagesse par la voix qui me glisse aux oreilles, la réalité que j’observe à travers les cadres me par­vient plate, fade, puérile. Il lui manque le mystère qui reste entre les mots quand ils tentent de décrire, tout ce qu’ils échappent et qui fait leur saveur. L’image martèle son évi­dence, sur chaque volet du trip­tyque, mais elle n’a pas le timbre du récit.

D’un coup, elle m’est insup­por­table. Il faut qu’elle dis­pa­raisse, je ne peux plus la voir. Mais il n’y a rien pour l’obstruer, pas même de rideaux pour en atténuer l’appel. Je tente alors de l’isoler en lui tournant le dos, la table contre le mur. Mais les mur­mures du coup m’esquivent ; trop loin pour les saisir, trop frontal pour leurs charmes. La situation devient cri­tique, je me sens perdre le contrôle du navire. Mon esprit s’échauffe ; en un instant, je suis dans la rue.

Là, le malaise s’accentue. Je regarde tout autour de moi. Quel est ce monde sans relief soudain ? J’avise l’image du magasin recherché, y puise le matériel néces­saire et remonte à toute vitesse dans mon bâtiment, plus per­turbé que jamais. Vite, vite, je comble les béances traî­tresses. La ville dis­paraît der­rière les planches, col­matée dans sa candeur. Je respire à nouveau. Dans l’obscurité, le mur me parle tou­jours, et lui seul désormais porte la voix du monde. C’est ainsi que je suis bien, enfin. Avec lui. Dans notre intimité. Je ne veux plus que ça.

Je vis au pied du mur, désormais.

Tout le jour — ou toute la nuit parfois, il m’est impos­sible de savoir — je l’écoute me narrer le détail de cette exis­tence qu’il déplie sans vio­lence, sans caprice, au bat­tement de son souffle apaisant. Quand le moment viendra, je par­lerai à mon tour. C’est trop tôt, pour l’instant. Nous nous connaissons à peine. Mais nous avons le temps, tout le temps. Qu’il rêve ou qu’il mente, peu importe. C’est notre his­toire, et elle ne fait que com­mencer. Bientôt, nous serons vraiment frères ; il me reste juste une étape à franchir.

Lorsqu’il faut des­cendre pour s’approvisionner, je garde les yeux fermés qua­siment tout le trajet. C’est chaque fois la même liste, les com­mer­çants se sont habitués. Au retour, je passe près du chantier voisin, qui semble aban­donné. Der­rière les balus­trades, je m’arrête un instant et j’ouvre les yeux. Je suis devant la façade exté­rieure de l’immeuble, à l’emplacement de l’édifice détruit.

Je regarde le grand pan de pierre gris, un couteau à la main. Et je sens bien, face à mon mur aveugle, qu’il est injuste qu’un seul de nous deux soit infirme.

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