par Franck Thomas

Extensions de l’absurde du réel.

Le dernier mardi en France

juillet 2012

Un texte plus long que les autres pré­sents sur ce site, dis­po­nible à tous avant une publi­cation éventuelle…

Der­nière semaine de sept jours.
Voilà ce qui vient de nous tomber sur le coin du RTT en plein dis­cours électoral.

Hier, chez l’un, on pro­mettait l’éradication du trop-​​plein par­le­men­taire, l’unification des mandats, la sup­pression de la parole inutile. La veille, chez l’autre, c’était la sobriété dyna­mique, l’anti-croissance modérée, la rémission photo-​​voltaïque.
Trop gentil, trop naïf, trop puéril.
Chers apprentis can­didats, le peuple n’entend plus les pro­messes.
Vous vous épou­monez en vain, et vous brassez à perte. Vos bras de che­mises sont chi­mé­riques. Vos élo­quences illu­soires. Car désormais, agir est inutile : le peuple ne com­prend même plus l’action.

Vous avez tout à apprendre, ô pos­tu­lants.
La clé du peuple, désormais, c’est la sur­prise.
Il faut du bref, de l’inédit. Une annonce sou­daine et fan­tasque, aux parades impos­sibles.
Il faut de l’insoupçonnable.
Du brutal.
Et il vient de tomber.

Président-​​candidat, tu nous as bien saisis. L’expérience, bien sûr, c’est ta dif­fé­rence.
Nous sommes bouche bée, prêts à gaver. De l’audace, comme tou­jours.
Bravo à toi cher diri­geant.
Depuis toutes ces années, par ta maî­trise des pleins-​​pouvoirs, tu combles nos espoirs secrets d’apocalypse.
Inventer une cause, imposer le remède ; toni­truer l’irrémédiable. Tu nous as dressé au meilleur.
Et le voilà.
Chapeau, maestro.

Ainsi donc, c’est immédiat. Les sta­tis­tiques comme der­nière parole.
C’est beau.

Le chan­gement, enfin.
Le vrai, l’inespéré ; la méta­mor­phose du monde meilleur. Nous ne le croyons pas encore, mais c’est main­tenant, oh oui.
Le cou­pable est isolé : il ne sévira plus.
Arres­tation fou­droyante, exé­cution immi­nente.
Que justice soit faite.

Les chiffres ne trompent pas, jamais. Ils nous décrivent la vérité, et elle est effa­rante : c’est un jour de vio­lences, d’attentats, d’épidémies, de nais­sances de ter­ro­ristes, et de bavures poli­cières filmées.
Il faut l’éradiquer.

Haro, Mardi !
Ton jour est compté.

J’avale mon café dis­count, mal réveillé – pas encore conscience que c’est mon dernier café mar­dique. Même goût métal­lique dans l’ascenseur, même dépit dans la glace. Même saveur indécise du matin. Il fait gris. Le mardi au soleil, c’est une chose que l’on n’aura jamais (plus).

Ma concierge ne s’est (comme tout le monde, c’est voulu) pas pré­parée à la nou­velle. Elle en est toute retournée. Je passe devant sa loge et sa mine ser­pillière sans plus d’amour que d’habitude (mais pas moins non plus), et son regard me renvoie un monstre d’insensibilité.
Je ne dois pas me rendre compte.

Je vou­drais lui dire : le gou­ver­nement nous accom­pagne, rassurez-​​vous… « Car une tran­sition rapide est garante d’efficacité. » Vous entendez ma bonne dame ? Ce sera peut-​​être le chaos, mais après ce passage dif­ficile tout ira pour le mieux, car le chaos est sûr, et le chaos est sain ; c’est le gou­ver­nement qui le dit. On parle d’une effi­cacité maî­tresse : vous pourrez bientôt dormir tran­quille. Réfléchissez-​​y cette nuit, avant vos boules Quies.

Macadam ordi­naire, la rue est noire.
« L’adaptation ne sera pas plus com­pliquée qu’un chan­gement d’heure. »
Ils sont déjà des cen­taines sur le pavé.
« Chaque citoyen est prêt au sacrifice pour le bénéfice de sa sécurité. »
Réactifs, les syn­dicats, comités, grou­pus­cules.
« Les français nous font confiance et ils ont raison. »

Ah, magique parole per­for­mative des élites.
Ils énoncent, et le monde est : c’est ça, l’éminence du pouvoir.

Mais viens, mon­sieur le ministre, viens donc confronter tes mots à la docile réalité de ceux que tu usurpes. Viens leur parler sur la peau, dans les veines, dans les nerfs, viens les oindre, les choyer, les nourrir, pour qu’ils exhalent enfin ta vérité tant espérée. Ils sont là pour t’accueillir, pour te montrer ; ils t’attendent.

Et ils m’ont crevé les pneus.
Mon vélo agressé gît parmi les cris et les bras levés.

Alors je réalise.

Alors, je regarde l’heure.
Et au milieu de la foule énervée, je me mets à courir. J’évite les furieux, je saute les bar­ri­cades. On ne com­prend pas ce que je fais, alors on s’excite, on m’attrape parfois, mais je joue des coudes, je déplie les doigts, je plante des pha­langes mal­adroites. Je ne peux pas me per­mettre de retard, ô non, te louper ; impos­sible. Qu’ils me hurlent dans les bronches leurs slogans amoindris, pourvu que l’heure ne passe.

Mais les foules déferlent encore. On déplie les ban­de­roles, allume les bar­becues : le dernier mardi en France est un dimanche en famille. Sympa les cousins, mais je déteste ça, et il faut abso­lument que je file. Déshéritez-​​moi donc ; je fuis.

Presque à temps au boulot.
Suant, mais presque.
J’attrape les caisses, les clés de la four­gon­nette. Dans le mou­vement, je croise le regard noir du patron : simple confir­mation d’une journée ordi­naire. Sans hésiter, j’ampute ma tournée des pre­miers vases en attente : tant pis pour le chenil canin, la gen­dar­merie et la fédé­ration anar­chiste, leurs entrées fleuries atten­dront cette semaine. C’est toi qui m’emporte, et notre rendez-​​vous est trop proche. Est-​​ce un signe ? Mon premier bouquet sera pour toi — vers qui, à nouveau, main­tenant je cours, camion bloqué par les cor­tèges. Écartez-​​vous, famille ! Je n’ai que faire de vos merguez épongées de révolte !
Les regards me poi­gnardent, roman­tique éperdu, les fleurs au bout du bras dans la foule com­bat­tante. Je cours, et mes coudes poi­gnardent malgré moi.
Et c’est surtout l’image d’une affli­geante dérobade pour ceux qui tentent, tant bien que mal,d’ancrer le mardi au bitume.
J’esquive les coups, comme je peux, j’évite d’en rendre trop. La porte vitrée, puis le hall, enfin. Dans mes mains, il reste quelques pétales ridi­cules, res­capés des assauts. Ils me coulent sur le torse.

Mais où es-​​tu ?

 

Il parait que le plus dur, c’est de se lancer.

Après, ça vient tout seul : le rebond, c’est méca­nique.
Mais je suis un lâche, un pleutre ; c’est ce qu’on dit. Parfois, plus sim­plement : un sale con. Je ne sais que reculer. Tout ça parce que leurs voies m’ennuient. Parce que leurs choix m’affligent. Parce que leurs pres­sions m’exaspèrent. Timide ou vaniteux, je n’ai pas droit à l’indifférence : le monde n’accepte que par­te­naires ou ennemis.
Tous s’engagent pour ou contre ce mardi en sursis, et moi je veux juste éviter de te perdre. Tu es tous mes mardis. Tu es ma seule aspérité, que l’on me lisse soudain d’un coup de scrutin.
D’accord, le plus dur, c’est de se lancer. Sauf qu’aujourd’hui, je suis ma der­nière balle ; et que la cible a disparu.

Car tu n’es pas là.
Il est dix heures trente-​​quatre, la récep­tion­niste m’accapare comme à l’ordinaire de ses tracas ménagers, finan­ciers et gas­triques, je te cherche à l’horizon de ses épaules mas­sives, et tu n’apparais pas.
Nous avions un rituel, rappelle-​​toi !
Tacite, mais réel.

Souviens-​​toi.
J’arrive, le bouquet dans le sac plas­tique, la stan­dar­diste me sourit de ses chicots vernis, je suis aimable, elle me raconte sa semaine, je patiente le cœur en sur­charge, et lorsqu’elle évoque son roquet, tu surgis soudain des cou­lisses, illu­minant mon exis­tence par ta simple tra­versée de scène. Tu ne me regardes pas : c’est un rôle muet, discret, tout en sub­tilité et jeu de jambes. Nous sommes com­plices en silence. La stan­dar­diste termine, tu t’éteins à jardin, je lui tends les fleurs, un coup de tampon, et ma tirade majes­tueuse, une fois de plus, se rha­bille toute hon­teuse en silence jusqu’à la semaine sui­vante. Puis, rideau ; douche d’une semaine d’attente infernale avant la pro­chaine repré­sen­tation, et la pro­chaine infruc­tueuse tentative.

Mais aujourd’hui, plus de par­te­naire de scène. Où es-​​tu ?
Le décor est bien là, tou­jours moche et vieillissant ; pro­fitant de ma pré­sence pro­longée, il m’abreuve de com­pli­ca­tions hémor­roï­daires et de pos­tillons garnis. Il s’indigne de mes tiges décharnées. Je reste hébété, hors du rôle. Sur mes lèvres, prête à sortir, ma tirade méti­cu­leu­sement chargée. J’ai les yeux qui démangent, j’attends le deus ex, la machina grata. Mais rien n’arrive.
Un intermède, c’est sûr. Un contre­temps, au pire. Tu remets ton soulier, ou une mèche de cheveux, ou tu subis l’interminable blague de ton supé­rieur, bien sûr. Tu finis ton café et tu as oublié l’heure, ou bien tu n’as plus ton texte peut-être,celui d’aujourd’hui, oui, celui pour l’occasion, la scène nou­velle, le final gran­diose qui nous voit partir enlacés, l’apothéose des retrou­vailles affran­chies.
Un peu de trac ça arrive (moi-​​même, tu sais).
Ne t’en fais pas.
Je te souf­flerai tu verras.
On va y arriver.

Mais tu vas surgir, n’est-ce pas ?

Dans les bureaux, on a colmaté les fenêtres pour se pré­munir des intru­sions de la rue. On respire avi­dement, comme au masque à oxygène, cette odeur du quo­tidien pulsée par la ven­ti­lation, ultime rempart contre le désordre.
Où es-​​tu.
Ne me laisse pas dans cet enclos délétère.
Où es-​​tu.
Je meurs si tu n’apparais pas.
Où…

Les chœurs attaquent main­tenant le pontage du grand oncle, et je romps soudain le cercle sacré de la repré­sen­tation, fonçant à l’assaut des cou­lisses.
Effusion de stupeur dans les loges : je suis sorti de mon rôle, j’improvise. Me voilà au seuil de tes mys­tères, au pied du mur de tes appa­ri­tions. Le spec­tacle déborde la scène, les figu­rants se figent, outrés. Avec vio­lence, je franchis toutes les portes pos­sibles, croise tous les regards ;mais il n’y a que papiers et pochettes, fleurs en pot sur fond gris. Après quel bureau terne, der­rière quel sourire glabre te caches-​​tu ? Je n’entends pas les peurs viriles qui s’élèvent sur mon passage,je ne vois pas les jupes se plisser, les lèvres se trousser ; il n’y a que ta fuite qui me saute au regard.

Pour mon dernier espoir, tu es forfait. Disparue.

Je retourne à ma place.
Toutes les semaines passées, les rythmes tra­vaillés en répé­ti­tions pour ce jour, ce dernier, l’audition mémo­rable promise ; et trahie.
Sur ma gueule ricochent tous les yeux sans prestige.

Seul.

À la tribune réceptive, le décor s’ébroue et les peaux mortes pleuvent. On mar­monne déjà l’événement, pré­parant sur le feu le texte de la repré­sen­tation du len­demain, pour le pro­chain livreur de bou­quets : le bap­tiser du coup de sang de son pré­dé­cesseur.
Je sens les gros bras m’emporter, les muscles alen­tours se détendre. En sécurité, l’on s’épanche à présent, les piques s’aiguisent ; on dessine l’allée de mon départ, sen­tences affûtées sur l’émail et mépris monté en pom­mettes.
Toutes les haines per­son­nelles débusquent sur mon passage.
On se presse à temps pour la purge inédite, avant dernier rappel à l’insignifiance. Mon intrusion, cano­nisée tout à l’heure à la machine à café, rejoindra la culture d’entreprise ; chaque nouveau bouquet à l’accueil sera dépo­si­taire de mon audace, sur laquelle on glosera lors des sémi­naires en Auvergne ; et l’on rira entre anciens, à l’apéro du ven­dredi, du regard inter­ro­gateur et naïf des jeunots en période d’essai à l’évocation de cette tra­gédie qui faillit pas moins que ren­verser l’entreprise.
Et comme le corps étranger que je n’ai jamais cessé d’être, on m’éjecte sans égard.

Tout est vide sur ma peau.

Quelques tiges meur­tries balancent encore de ma main droite. Je suis main­tenant dans la clameur nationale. Perdu. Dans mon dos, on a refermé le blocos : bar­ricade urbaine des singes de la sagesse. Grand creux au fond du corps.
Où es-​​tu ; où suis-​​je.
Un troupeau défile devant moi. Des cris, des chants. Des mots sur des bâtons. On chahute l’immobile en moi, le spec­tateur. Le trottoir me sub­merge. J’entends les voix qui scandent, les mots qui marchent. Ça bour­donne en cadence. Mon regard se pend sur les loin­tains, hors du monde. Il n’y a plus rien à vivre ; qu’un dégoût profond, une las­situde pâle.
Je deviens pylône.

Soudain, un court instant, tu scintilles en face.

Ai-​​je rêvé ?
D’un coup, je reprends corps : bien sûr, tu es dans la rue. L’instant d’après, tu dis­parais à nouveau ; mais je scrute main­tenant. J’accepte ton appel.

Je pars à ta rencontre.

Un groupe nom­breux s’avance. Des gabar­dines, des figures sobres, des lunettes et des barbes ; des jupes larges, visages fins et pom­mettes. Sur les pan­cartes : étouf­fement, assas­sinat, lâcheté, complot. Dans les mains : des images, ciga­rettes. Sur les sourcils, l’aplomb d’une lutte à mort : un combat pour la survie.
Des regards graves m’interpellent.
Masse contenue, colère docte, mais déter­mi­nation sans faille.
Je te cherche dans la nuée. Que partages-​​tu donc avec cette foule sin­gu­lière ? Que fais-​​tu parmi ceux-​​là, venus défendre leur repos hebdomadaire ?

Je regarde les conser­va­teurs, les cais­siers, les guides.
Es-​​tu liée d’une quel­conque manière à ces gens ? Je traque la famille élargie, les sou­tiens exté­rieurs, les pièces rap­portées.
Le clan est immense.

Ce qui s’ébranle sous mes yeux et le ciel absent, c’est la réunion des musées nationaux.
Une parade effrayante d’expositions hors-​​les-​​murs.
De tous âges, la Culture s’impose.
Sur d’énormes pan­neaux, la Joconde et Marylin conspuent le gou­ver­nement en mots choisis,traînant dans leur sillage étu­diants et artistes. Car der­rière l’austérité admi­nis­trative, c’est un capharnaüm de hap­pe­nings arrosés de bière bon marché, le joyeux dégueuloir de l’art en devenir. Pro­fitant de l’occasion, quelques figures média­tiques sont venues relever leur côte surle marché, entourés d’un essaim de jeunes loups. Au milieu des groupies, ils dis­tillent à la foule et aux caméras des sou­rires trempés de fausse modestie.

Ici et là, j’observe des car­rures plus mas­sives, dont la fermeté trahit l’origine ; vestes bana­lisés et visières, ils guettent le moindre mou­vement suspect, prêts à bondir en cas de dérapage.
Es-​​tu cachée der­rière l’un de ces piliers ?
Te sens-​​tu pro­tégée, au milieu d’eux ?
Ils ne sont pas là pour l’art ; c’est l’œil sur les appa­rat­chiks de l’opposition, venus faire en si bonne occasion la tournée-​​spectacle des valeurs du parti, qu’ils opèrent. On joue alors, sous pro­tection, à l’indignation, la colère, fronts barrés et marche digne. On fustige l’insolence du pouvoir, le mépris des incultes ; sous son meilleur profil, on jure de tout défaire sitôt le trône récupéré. Voyez bien, ô quidams, regardez qui arpente la rue, auprès du peuple, pour se battre avec lui et pour lui. Les fieffés arro­gants actuels aux affaires n’en ont plus pour long­temps, on veut vous en convaincre.

Je t’imagine au bureau du parti, mili­tante active, pas­sionnée.
En serait-​​il ainsi ?
Pour moi qui n’ai jamais voté, qui refuse les dis­cours, un sai­sis­sement, soudain : de t’avoir par­courue tant de fois, j’étais certain de te connaître.
C’est impos­sible, tu ne peux être dupe.

Je te revois encore par­courir l’arrière-scène : il n’y a, sur ton allure main­tenant égarée dans la masse, aucune prise à pro­messe, élec­torale ou non, aucun port d’attache, je pourrais le jurer.
Non, si jamais tu fis le choix de t’encarter, ce ne peut être que l’esprit lucide, la conscience claire et assumée : avec le pouvoir comme objectif et moteur.

Mais alors… la grâce que je te sais, la lan­gueur que je pressens ; est-​​ce vraiment com­pa­tible ? Devant le défilé des perclus d’ambition, le doute me prend.
Et l’angoisse m’assaille : tu te joues de moi, peut-​​être.

À quoi bon te chercher alors ? Faut-​​il ajouter à la déception la douleur, l’humiliation au désespoir ? Puisqu’il n’y a rien d’autre que toi, dans ce mardi moribond, et que tu t’apprêtes à me repousser, faut-​​il y sur­vivre ?
À y réfléchir, la rupture brutale se révèle sédui­sante. Je me dis que, peut-​​être, par un suicide à la der­nière ins­tance d’un jour condamné, on offre à sa propre fin une belle mise en abîme —  allant même jusqu’à donner à sa vie un sens posthume.
Je reprends pied à cette pers­pective, avant de saisir rapi­dement mon erreur.

Comme à toutes les apo­ca­lypses de paco­tille, les martyrs du mal-​​être seront cer­tai­nement légion, chacun convaincu de la per­ti­nence de sa perte. Quand l’idée m’effleure à peine, ils sont peut-​​être des dizaines déjà à l’œuvre, choi­sissant de s’éliminer dans des lieux extrê­mement fré­quentés, en des mises en scène spec­ta­cu­laires dont la vio­lence rackettera le plus grand nombre des res­capés de leur insou­ciance. Les corps seront dif­fi­ciles à recons­tituer, les places dif­fi­ciles à net­toyer, marques ultimes d’égoïsmes jusque-​​là soli­taires et més­es­timés. Les pre­miers à se lancer ren­dront les sui­vants jaloux, entraînant l’escalade de l’horreur pour le plus grand bonheur des diri­geants liber­ti­cides.
Et toute cette démesure, cette débauche de moyens, pour quoi ?
Pour qu’au final, on enfouisse les restes de ces sacrifiés inutiles à l’aide d’une pel­le­teuse rouillée, au fin fond d’une friche, dans une fausse commune créée à cet effet et aus­sitôt oubliée, afin d’effacer la pré­tention à l’éternité de ce tas de rebuts sabordés.

Est-​​ce un sursaut d’orgueil, à présent ? Je ne veux pas être mêlé à ça.
Je ne veux pas dis­pa­raître au milieu de ces fous, dans la masse.
Je décide plutôt de te laisser une chance (et repars sur tes traces).

 

La marée monte.
Je rejoins la foule, dépasse les egos en vedette, je trace dans la coulée humaine. 
Finie l’introspection mas­tur­ba­toire ;au contact du monde, la pensée s’efface.

Dans les rangs, au creux de la colère commune, c’est en réalité une mul­titude de quar­tiers, un agrégat de clans qui recréent sur la chaussée le cercle de leurs habi­tudes. Loin des slogans abs­traits à l’adresse d’un gou­ver­nement autiste, on manie ici les recettes en tous genres, on s’esclaffe, parie, tranche la bobi­nette et tire la tronche dans le jeu du quo­tidien, sur des réa­lités tri­viales mais connues et com­prises au moins, ras­su­rantes.
Çà et là, quelques envolées, lyriques mais popu­laires, jetées à l’envi, gâchées dans la béton­neuse col­lective ; drogue et ciment des consciences en marche.

Je m’approche des familles, tente de les rejoindre.
Les clans ouverts à l’indignation se res­serrent aus­sitôt ; les langues données aux fidèles se retirent ; les yeux ne rigolent plus. On jauge. On juge.
Nous ne par­ta­geons pas la même sin­gu­lière détresse : comment pourrait-​​on s’accorder ?
Je tente malgré tout, avec humilité ; je demande après toi d’une voix inno­cente. Mais ma pré­sence per­turbe leur micro-​​climat. Le désert dégorge des crânes. Les mains qui tout à l’heure s’élevaient désin­voltes sont retombées contre les corps, et les lèvres dans les poches. Il n’y a rien à faire : un mur s’est dressé sur mon regard.
Et l’étranger en moi appelle plus fort, encore.
Alors, je dévisage.
Je veux reposer sur leurs faces l’aride qu’ils m’assènent. Je tente d’écorcher un peu de ma truelle leur plâtre déri­soire. Mais c’est inutile. La carapace est solide. L’étanchéité par­faite. Je n’existe pas pour ce bloc cintré d’effroi, qui s’éloigne main­tenant, sans autre conscience que celle de sa propre nécessité.

À sa suite, espérant pro­fiter de l’aspiration, s’est engouffrée la confrérie bou­langère, dont une partie de la pro­fession refuse de changer de jour de repos. Sur leurs ban­de­roles, une menace franche de grève : « La chasse que le pouvoir lance au mardi, les bou­langers la mèneront à la baguette ! » Fini, le pain du tra­vailleur ! Le gou­ver­nement prendra-​​t-​​il la res­pon­sa­bilité de la dis­pa­rition d’un symbole national ? Pour nourrir leur propos d’une action d’éclat, les artisans ont préparé dans la nuit une fournée géante, qu’ils déversent d’un camion sur le bitume. Les pre­miers badauds, après un instant d’hésitation, viennent ramasser une miche, puis rapi­dement, le succès de l’opération tourne à la foire d’empoigne : toute la popu­lation se rue sur le fourgon éventré pour manger son pain blanc.

Es-​​tu piétinée à cet instant par la foule en délire, ô ma mie ?

Dans la cohue qui grandit, on reconnaît l’égalité répu­bli­caine : riche ou pauvre, femme ou homme, tout le monde a la chance d’écraser son voisin pour un quignon.
Les plus méri­tants emportent quelques miettes dans leurs poches, un croûton qu’ils pré­servent jalou­sement des assauts alentours.

La benne à manne s’éloigne main­tenant, mais sur le goudron s’affalent tou­jours les gloutons entassés. Ils bloquent de leurs corps empilés le déver­sement des citoyens en colère qui, frappés à l’estomac, finissent par les rejoindre. La plupart n’ont pas vraiment faim, déjà tar­tinés de hot-​​dogs pré­parés en amont, mais c’est un mou­vement réflexe auquel ils ne peuvent résister ; la gré­gaire attraction de la gra­tuité, la bouche ouverte prête à gaver. Et le vain empres­sement pour ce pain les enfourne en mêlée, les enrôlent, empêtrés et pétris.

Je te traque dans cette horde informe, croisant les doigts dans la tête en priant pour ne pas t’y recon­naître. Je crains ton corps gracile au milieu des grumeaux.

Le flux déborde bientôt les trot­toirs. Il n’y a plus qu’une farine sale sous les corps, mais le mou­vement est en marche et l’inertie perdure, la folie pré­da­trice s’amoncelle. Entre les façades, le flot se den­sifie ; les quelques insen­sibles à l’attrait popu­laire sont enlevés d’un seul coup par la masse écra­sante.
Agrippé à une porte cochère, je résiste tant bien que mal au courant.

Les vagues rajeu­nissent soudain : c’est l’irruption des éco­liers. Eux ne s’abaissent pas jusqu’aux miettes, gavés qu’ils sont déjà de brioche plein les poches. Ils défilent pour la pre­mière fois, et c’est leur gloire, leur triomphe. De leur maigre exis­tence, ils n’ont connu qu’un mardi d’appoint, uti­li­taire, un mardi au rabais, mais c’est celui qu’ils défendent à corps nubiles et à cris égrillards. Ils réclament leur jour de sport, leurs cours de phy­sique, leur prof de français à talons. Ils ne savent pas très bien comment ni pourquoi, mais ils réclament avec l’énergie de l’inconnu. Par des gestes empruntés, ils reven­diquent surtout l’insoumission convenue de leur adolescence.

En tête de cortège, les syn­dicats mènent les lycéens, qui eux-​​mêmes ouvrent la voie aux col­lé­giens ; ces der­niers, éblouis de pubes­cence rava­geuse, laissant les classes pri­maires à leur semaine de quatre jours. Le raz de marée en mue se déverse peu à peu sur la place, se fau­filant entre les corps mal imbriqués restés sur le pavé, suintant de chaque fissure dans le socle social. C’est une inon­dation d’appareils den­taires, d’éclats de voix incer­taines, de cas­quettes, de sacs, de franges, un déchi­rement de cou­leurs et de formes, de pics et d’attitudes.

Coincé dans la mar­maille, je fais fausse piste, c’est sûr.
Tu t’éloignes un peu plus à chaque seconde de jeu­nesse.
Par où ?
Avec qui ?
Croyant à l’accalmie, je plonge sur un coup de tête dans les élé­ments déchaînés pour rejoindre l’autre rive. Mais le vent a forci. Ça mou­tonne main­tenant ferme sur les crêtes pleines de gel ; je suis pris dans une mer mau­vaise.
Et bientôt je perds pied sous les marques osten­ta­toires qui déferlent en lames assas­sines.
Par bour­rasques, des embruns de têtes blondes me souf­flettent au visage, et les forces me manquent pour sur­nager, au milieu des jurons et des rires.
Fina­lement, agrippant d’un sursaut l’éboueur de sau­vetage venu à mon secours, je monte sur son rafiot pou­belle et par­viens jusqu’au bord, où une ruelle atte­nante m’accueille à bout de souffle, trempé, rompu, échoué jusqu’à l’âme.

 

Le calme, soudain.

Quelques échappés du gué en quête de recon­nais­sance fan­fa­ronnent encore sur les rives, mais je marche à présent librement.
Tu m’accordes un repos ; un répit.
À mesure que je m’éloigne, les cré­pi­te­ments dans mon dos s’assourdissent. C’est ici l’apaisement, loin du bou­levard spec­tacle ; une ruelle presque vide, un chat, un jar­dinet. Une borne élec­trique, sur laquelle je m’assois.
J’ai un peu faim.
Je repense au camion de livraison, rempli de riches bou­quets, aban­donné ouvert à la foule ; sans doute ravagé à cette heure, ou bien déjà loin peut-​​être, vers un entrepôt de recel.
De ma poche glisse la clé de contact ; un mou­vement de che­ville l’envoie dans le caniveau. Elle vient per­turber l’écoulement des mégots, s’accouple un moment avec un papier de sucette, une feuille, une crotte quel­conque, et portée par les eaux cita­dines, finit par dis­pa­raître. L’homme ne sait déci­dément créer que des choses à son image.

Je me remets en marche, en quête d’un peu de pain que je n’ai pas osé arracher tout à l’heure.
À quelques mètres devant, un petit attrou­pement se presse autour d’une fenêtre ; une convi­vialité dis­crète en émane. Chaque passant intrigué est invité à rejoindre le groupe. Je m’approche à mon tour, méfiant comme nature, prêt à réfuter tout enrô­lement.
À peine ai-​​je le temps d’apercevoir des sou­rires, qu’une assiette et un verre me sont tendus, tous deux remplis de dou­ceurs. Je remercie du bout des lèvres.
Dans le châssis de la fenêtre, l’habitant du rez-​​de-​​chaussée a poussé son télé­viseur, à l’écran aussi large que l’ouverture ; dans la rue, les voisins ont apporté une table, quelques sièges bien vite insuf­fi­sants, des plats, des bou­teilles.
L’organisation bien rodée des soirées de match.

Sur l’écran, c’est l’affrontement à domicile des équipes natio­nales.
Je reconnais l’arène répu­bli­caine, l’arbitre, les tri­bunes.
Il doit y avoir eu faute au moment où j’arrive : le jeu est arrêté. Sur le terrain, les joueurs ont délaissé l’adversaire pour se retourner contre leurs entraî­neurs qui les invec­tivent du banc de touche, har­celés sur leurs flancs par les rem­pla­çants impa­tients de rentrer dans le jeu. L’arbitre s’éreinte au sifflet, les sup­porters aux cré­celles ; le public autour de moi se régale.
Instant mémo­rable du sport français, retransmis en direct de l’assemblée nationale, où les par­le­men­taires insultent copieu­sement les ministres pour les avoir dribblés à coup de décrets.

Soudain, furieuse de ne pas être écoutée par ses diri­geants, l’équipe de la majorité envoie déli­bé­rément un but contre son camp : l’amendement d’un groupe en minorité est voté.
C’est le début de l’escalade.

Acclamés par ceux de l’opposition, les joueurs renégats inves­tissent les tri­bunes, pour­suivis par les patrons du club pré­si­dentiel. L’esclandre vire bientôt au pugilat entre élus et ministres, pendant que quelques laquais hoo­ligans se lancent dans la mêlée ; les sièges de velours ne tardent pas à voler à travers l’hémicycle. Dans la rue, échaudés par la tournure des évé­ne­ments, on s’esclaffe de plus belle, attirant de nou­veaux convives. Gros plan sur l’arbitre avalant son micro, tra­velling sur les baffes consti­tu­tion­nelles : le réa­li­sateur s’en donne à cœur joie. Anti­ci­pation, attention aux détails ; on sent qu’il joue là son ticket de car­rière.
Au cœur de l’action, le peuple voit enfin ses députés retrousser leurs che­mises, aux prises avec la réalité ; c’est l’expérience inédite d’une démo­cratie par­ti­ci­pative, où s’impliquent à corps perdus les repré­sen­tants directs du droit et du gauche. Chacun sur le trottoir y va de son conseil poli­tique, encou­ra­geant les coups bas et les pro­cé­dures d’urgence, saluant les cava­liers légis­latifs de la garde répu­bli­caine qui viennent de faire irruption.

Une foule dense se presse maintenant dans la ruelle.

Écrasé sous les ardeurs, poussé par ceux qui ne voient pas bien, j’ai lâché mon assiette sur les pieds impa­tients.
Les épaules se font plus pres­santes, je com­mence à étouffer.

Soudain, un ravis­sement barbare par­court à grand bruit l’assistance : à travers l’écran, les mar­que­teries du palais se sont mises à voler en éclat sous les bottes des CRS appelés en renfort.

Sans attendre l’issue du carnage, je m’enfuis, effaré, rejoindre la tiédeur relative du boulevard.

 

Tu ne vois sûrement pas les trac­teurs, le bétail. Tu n’entends pro­ba­blement rien de ce qui s’agite sous mes yeux. Tu es cer­tai­nement toi aussi der­rière l’écran plat d’une réalité tapa­geuse ; inondée de ta propre fureur.
Je te suis à l’aveugle.
Es-​​tu vraiment là ?
Il n’y a pas de logique, pas de raisons dans nos par­cours. Juste un sem­blant d’appétit, une odeur dans la bouche, un fumet sur des lèvres dis­jointes.
Chat et souris s’émeuvent ensemble d’une course inutile, en tous sens, à tout prendre.
Tu n’es partout qu’un peu de ce cirque illusoire.

Les agri­cul­teurs défilent à leur tour. Ils invoquent la nature et son rythme, l’homme détra­quant la lune pour son vil intérêt, les saisons humi­liées et la question du blé (surtout). Sur leur pétition-​​étendard, je ne lis nulle part la chimie imposée, le gasoil, les brevets agri­coles et semen­ciers ; je ne vois pas l’amour à leurs côtés, fraî­chement enroulé de farine, ou bien sorti du pré ; je n’entends qu’une ren­gaine, celle de l’enfant mal-​​aimé, venant casser ses jouets sur le parquet vernis au milieu des convives : sous les sabots, dans les sillons, des tonnes de légumes et de fruits de saisons, qui colorent la route de colère juteuse.

Per­sonne ne se pré­cipite. Le peuple avide de justice serait-​​il ras­sasié ? On dit que le pain coupe la faim… ou bien est-​​ce la taille des roues des trac­teurs, sous les­quels on hésite à se jeter ? Peut-​​être une rébellion de plus, un combat inté­rieur ; ultime refus d’obéir à l’injonction gou­ver­ne­mentale ins­crite sur chaque panneau ali­men­taire. « Rends-​​nous la liberté et oublie notre santé, semblent ainsi hurler tous les pas­sants stoïques, ces fruits et légumes-​​là, ô pouvoir, tu ne nous les feras pas manger. »
J’observe en silence les moutons sur la plaine. Empreints de non­cha­lance, l’orgueil sous la chique, ils se plient malgré tout aux appels des bergers. On ne veut pas de panique ; les bêtes s’affolent si vite.

C’est que d’autres pas­teurs s’annoncent à la suite : ce sont les tenan­ciers de la genèse, les régents du divin. Fronts unis face à l’affront fait à la création, ils mènent l’assaut sacré contre l’audace humaine.
Les garants des trois Noms, tous drapés d’apparat, défilent côte à côte, l’anathème au poi­trail et les fidèles aux trousses. Alliance mémo­rable du mono­théisme : les trois familles enfin ras­sem­blées dans la main crispée du sei­gneur, parents en communion,frères et sœurs récon­ciliés ; sous les paires d’yeux ébahis, tous les œcu­mé­nistes dans le même panier. Un chant monte des troupes, sur les gui­tares, les luths, les der­boukas : « Le mardi aussi est un jour saint, tralala-​​pouët-​​pouët-​​tsoin-​​tsoin », du moins c’est ce que je crois entendre. Les ouailles peu à peu rem­plissent l’espace de la prairie urbaine ; elles paissent en masse fière et docile.

Serais-​​tu parmi elles ?

Je cherche la joie rayonnant des visages ; elle m’apparaît seg­mentée, par­cel­laire. Mais j’ai le regard sombre, sans doute, comme les autres du bord : nous, badauds en quête d’éveil, revêches à l’illumination.

Une solitude soudain, une fatigue me prend.

Si tu es là en face de moi, dans l’innocence d’un monde créé, je t’en prie viens me chercher ; emmène-​​moi dans tes réponses, assène-​​moi ta vie d’amour, ta relation pri­vi­légiée, ta com­mu­nauté de partage ; matraque-​​moi de bonheur, s’il te plaît, de mys­tères exta­tiques, de jeûne, d’humilité ; je n’en peux plus de ce songe immédiat et brutal. D’autres toi, d’autres moi se trouvent en cet instant. L’aimant du sens, j’imagine.
Pourquoi te dérobes-​​tu encore ?

J’observe la foi en marche, et main­tenant je dis­cerne trois colonnes. Et je com­prends alors que pour cer­tains, marcher dans la même direction,c’est surtout une manière de ne pas se voir. Les meneurs sont loin déjà ; ils ont laissé quelques relais s’occuper de la traîne. On sépare les flûtes et les cithares, on isole le fifre, le guembri. Les regards sont droits, les pos­tures sévères ; on choisit des réper­toires pointus, arides aux ouver­tures, on exhume le terroir, on saille la tra­dition. Des trois filets s’étirent des rythmes fra­cassés par leur pro­mis­cuité mal­saine, et les esprits s’échauffent, et les langues se gonflent pour faire entendre chacune sa voie vers Dieu. Et pro­gres­si­vement, les trois queues s’amincissent, pour paraître plus grandes, avoir le dernier mot, pour pro­jeter surtout chacune plus loin que l’autre sa vérité chaude et mous­seuse sur la nature envi­ron­nante ; mission divine par excellence.

Je sens venir le désastre. Une note sur­aiguë, un coude lâché, et les rangs se détendent d’un coup sur le par­terre, macadam tram­poline à rancœur. Voix lâchées sur le monde en hur­le­ments sal­va­teurs, les âmes affûtées débordent des violons, des fanions, des bas­tions encensés ; le saint ordre, soudain, se dissout dans l’action. Je ne te cherche plus der­rière les haines, les poings : ce sont tous les mêmes. Et le dessein tracé, le mélange désiré finit par s’opérer, par la grâce de l’imposition sacrée des mains et des barres à mines : fils et filles d’Abraham unis dans la dis­corde, qui règlent, son­nants et tré­bu­chants, le compte éternel de sa suc­cession, pour les siècles des siècles.

Alertés par le grabuge, les excités de la ruelle voisine ont rap­pliqué.
Ils ont quitté leurs sou­rires, leurs sar­casmes, leurs paris : c’est ici une affaire sérieuse, on joue pour son salut. Ce nouveau bataillon se divise à son tour en fac­tions, pour mieux se fondre ensuite dans le grand tout mys­té­rieux de l’entropie divine​.Et de tous coins main­tenant sur­gissent des ren­forts, coiffés du sceau des élus ; ils s’offrent, la batte à la main et la foi au cœur, au service de l’amour propre, du respect véri­table, de la juste misé­ri­corde. Pieux com­bat­tants, cha­ri­tables héros. Des visages émergent parfois de la nuée céleste ; j’y reconnais le plombier, un ban­quier du quartier, ma propre famille par à-​​coups, une cliente anar­chiste aussi — en cou­verture, peut-​​être.

Au loin, les sirènes de Jéricho reten­tissent, ou celles du jugement dernier, je ne sais pas.
Désertant la Concorde, les fourgons d’archanges répu­bli­cains de sécurité se pré­ci­pitent main­tenant au-​​devant des apôtres, toutes lances à baptême sorties, prêts à mener jusqu’en l’autre monde la horde des fidèles méri­tants. Les célé­bra­tions fusent ; la ferveur est à son comble. Mais les gar­diens zélés n’ont pas la tâche facile : le bon grain et l’ivraie emmêlés sur le champ de bataille, ils peinent à faire le tri dans la com­mu­nauté des croyants. Je sens qu’ils hésitent, leurs schémas sont brouillés : ter­ro­ristes poly­morphes et cama­rades de ratonnade enlacés, comment châtier l’un sans risquer d’excommunier l’autre ?
Ils optent fina­lement pour une béné­diction générale, munis du tonfa consacré.

Il faut fuir ; comme toi, sans doute.
Tout est emporté par le déluge.
Fuir encore, tou­jours.
Le raz-​​de-​​marée se rap­proche.
L’occasion de se laisser emporter, s’en remettre au divin ?
J’aperçois les tasers, et les corps entassés ; la vague noie tout sur son passage.
L’absolution attendra : je m’engouffre dans le pur­ga­toire le plus proche.

 

Mon entrée ne pro­voque pas d’émoi.
C’est une taverne mixte : rési­dents et tou­ristes y boivent en bonne entente. Il reste, der­rière les habitués, une place à l’extrémité du zinc, dos à la fenêtre ; j’oublie le chahut de la rue pour les vapeurs du bistrot.
Le lieu est isolé du tumulte exté­rieur, comme une arche dans la tour­mente, un cocon d’insouciance. De mon tabouret haut, j’embrasse la salle du regard : une mul­titude d’intimités qui se croisent et s’échangent, des tribus de toutes sortes, adop­tives, élargies, des cercles excen­triques aux rouages exclusifs. Dans le fond, entourés de la panoplie de gui­chets dédiés, les parieurs s’agglutinent autour de l’écran à chevaux ; ils sont debout, sans verre ni ciga­rette, juste un stylo pointé sur le plaisir, avec au bord des yeux le fré­tillement de l’attente, la jubi­lation angoissée. On les moque gen­timent du bar, ces cousins d’addiction : sur le comptoir au moins la vic­toire est cer­taine, pourvu qu’on joue suffisamment.

Et toi, où que tu sois ; à quoi joues-​​tu ?

Il y a des tables plus loin, des vies épar­pillées. Un journal, un regard vague, des cama­rades de débat ou d’ennui, et des verres, comme autant de relais ras­su­rants. Dans un coin, une famille, père et mère penchés sur une fillette qui boit son inno­cence par une paille colorée. Sobre tableau, au milieu de l’exubérance générale. Ils sont calmes. Ils parlent peu. Ils sont coiffés d’un écran large qui les domine, et cette fenêtre immonde et vibrante peine à les atteindre malgré l’explosion des images qu’elle déverse. Dedans, c’est la rue encore. Mais elle chahute ici sans un bruit, limitée, choisie, dépas­sionnée, cra­vatée d’un ruban de texte qui lui défile sur la chair froide et plate. Et c’est un visage, maintenant,qui s’impose dans le cadre. Son regard est sans joie, ses épaules assurées, tou­jours barrées du ruban défilant. La figure énorme s’exprime en silence face à nous, elle manie d’expérience des lèvres tendues de gravité ; celles du trio, presque invi­sibles en dessous, échangent des sou­rires. La fillette embrasse ses parents. Un îlot préservé.

Je lis le texte qui défile.
En ce dernier mardi français, les porte-​​parole de tous bords s’invectivent de leur syntaxe feutrée, mais que la pro­messe de nou­veaux conflits teinte d’une exci­tation per­cep­tible ; sous le calme des lettres blanches, la joute diplo­ma­tique bat son plein, en un match inin­ter­rompu.
Et c’est Londres qui dégaine le premier en offrant sontuesdayen asile à tous les inté­ressés d’outre-manche, sus­citant alors la colère de l’Allemagne qui, inquiète d’une baisse de com­pé­ti­tivité du vieux continent, exige la tenue immé­diate sur son sol d’une réunion des chefs d’États de l’Union Euro­péenne, laquelle a déjà com­mencé d’éplucher ses traités pour dénicher l’article adapté aux sanc­tions nou­velles qu’elle se doit, pour tenir ses quotas, d’infliger à la France et aux autres nations impé­ni­tentes, en tête des­quelles l’Iran main­tient sur ses concur­rents une lon­gueur d’avance grâce à une astu­cieuse pro­vo­cation de cir­cons­tance – le mardi décrété fête nationale heb­do­ma­daire – et espère ainsi doubler la Palestine sur l’échelle d’inquiétude tenue par les États-​​Unis qui, de leur côté, restent insen­sibles à ces pec­ca­dilles de piètres patries, tout occupés qu’ils sont à pré­parer le remake ambi­tieux de l’initiative fran­çaise en rayant car­rément de leur calen­drier les mois les plus impro­ductifs, voire les années, avec un effet rétro­actif qui leur per­mette d’éradiquer de leur his­toire les épi­sodes les plus embar­ras­sants et de se dédouaner enfin de toute res­pon­sa­bilité dans la marche du monde, marche au cours de laquelle un petit peuple perdu sur sa péninsule armo­ri­caine se rap­pelle soudain avoir été lésé par le grand frère qui veut main­tenant lui sucrer son mardi, ce qui réveille en lui des désirs d’indépendance dont la mani­fes­tation tapa­geuse, à coups de binious et de bigou­dènes, tra­verse en ce moment-​​même l’écran de télé­vision, duquel je me détourne enfin.

La mère a disparu.
Aux côtés de l’enfant concentré sur son verre, je découvre un père mal à l’aise, hésitant, cher­chant des doigts le geste néces­saire, l’action appro­priée à cette intimité filiale qu’il ne connait qu’à travers le prisme des his­toires racontées et des bêtises grondées. Il cache sa gêne der­rière un sourire mal­adroit, le même que celui qu’il arbore face à son supé­rieur ou sa femme de ménage, un sourire factice et sincère à la fois – que sa fille, de toute façon, ne remarque pas.

Je reviens vers ma bière. Au bar, le mou­vement a changé ; les nez se lèvent tou­jours, mais sans les verres cette fois. La mère est là, droite comme une péni­tente, venue demander quelque chose que je ne com­prends pas ; le barman non plus, visi­blement. Il la toise pesamment. Sur les pintes proches, les sourcils plissent et les yeux pointent, scrutant la femme qui répète len­tement sa requête. Le message n’est pas plus clair, mais l’accent iden­tifié ; et de gras rica­ne­ments s’élèvent main­tenant des tabourets voisins, qui bous­culent la cliente sur les gueules esseulées où elle ricoche, tré­buche, s’excuse.
Elle panique soudain.
Elle cherche du regard un mari empêtré dans sa pose pater­nelle.
Le tenancier s’approche. Elle perçoit l’agression, les moqueries du patron, le soufflet. Elle com­mence à cerner.
Droite, à nouveau. Fière.
Elle relève le duel.

Dans la salle, les bouches se tendent alors.
Les bras s’animent.
La bière fait son effet, et je n’échappe pas à la règle ; je me lève en direction des toi­lettes.
Je tente de tra­verser la foule mais, massée au bord de l’arène, elle forme déjà un public compact au milieu duquel je reste pri­sonnier, spec­tateur malgré moi.
Il a dû saisir la détresse de sa femme (ou du moins, l’occasion d’échapper au devoir parental),car l’homme remonte main­tenant le courant pour offrir sa mâle contri­bution au débat. Écartant tables et chaises, entre les cordes vocales tendues des piliers de bar, il entend venger de l’outrage son nom et sa famille ; montrer la voix, les dents, les poings du ménage. Son front est clair, son bras musclé. Sa déter­mi­nation grossière.

Dans le fond de la salle, sa fille relève la tête. L’étonnement, la peur sur le visage. Sous la vio­lence muette d’un monde dont on l’avait jusqu’alors pré­servée, son verre glisse sur ses doigts, ses yeux s’écarquillent soudain d’une solitude fébrile ; pour la pre­mière fois, elle découvre ses parents au dehors d’elle-même.

Une clameur soudain, un frisson qui par­court l’assemblée.
La mère vient d’éconduire son mari d’une voix sèche.
C’est l’étincelle.

Il tente d’insister, mais la femme, prise dans le couple nouveau qu’elle forme avec son adver­saire, le tisonne à présent d’une humi­liation plus mor­dante encore, qu’il per­siste à ne pas sentir. Et c’est la foule qui lui hurle son refus alors, l’alcool allumé sur ses bras excités par la haine. Il cherche du regard, veut com­battre, veut com­prendre ; ça grille au fond de lui comme le long de l’échine. Mais les langues écra­santes se muent en torches humaines, et les fils ennemis se font foyer ardent ; il grogne, gratte, griffe, mais ne peut que s’enfuir, regagner le refuge gardé par son enfant, sous les nattes de laquelle une fraî­cheur juvénile apaise ses bles­sures.
Et là, décimé, couvert de cendres et de honte, il observe, d’un œil percé par le dépit, son amour naguère flam­boyant se consumer dou­cement dans le feu de l’action.

J’ai profité du mou­vement pour atteindre la porte du salut ; les lavabos sont vides.
Dans la salle, j’entends main­tenant les joueurs aux stylos délaisser les écrans pour miser sur le ring, où le combat s’est engagé pour de bon. Ils crient des cotes à tout va, des mises qui éclatent en échos le long des rangs de spec­ta­teurs voulant prendre part aux poings et au sang qui s’annoncent.

Est-​​ce ta voix qui m’ébranle contre la porcelaine ?

Je par­cours le dallage. Je vois des mots encore, au feutre noir sur les car­reaux blancs. Des mots, des invi­ta­tions, des secrets dévoilés, et des femmes parfois, ou des mor­ceaux, des corps tronqués et mal­ha­biles, aux parties exhibées comme des sou­la­ge­ments.
Je cherche un repère de toi, dans ces chairs allusives.

Je te rêve alanguie.
Je t’envie volage.
Je t’imagine à gémir, à jouer entre les bras mul­tiples du désir.
Et je m’interroge.

Quelle est, au vrai, celle que je veux de toi ?

Dans le miroir de néon blême, il y a un visage noueux qui m’observe ; une face stupide, dont j’évite autant que pos­sible la pro­vo­cation. Je suis vide ; vide de tout et de tous.
D’un geste réflexe, je m’approche de la porte, quand celle-​​ci claque d’un coup.

Le bruit, soudain, et la passion : des nuées d’excités se déversent à mes pieds, recou­vrant la faïence de leur fureur malade. Après une seconde de sur­prise, la deuxième salve arrive. Puis une autre, juste après. Et une autre encore. Le débit ne cesse d’augmenter ; je suis pris dans l’étreinte, de plus en plus forte.
Concert d’éclats et de fluides, sur la céra­mique.
Der­rière, dans l’embrasure de la porte jetée hors de ses gonds, une salle ravagée par l’émeute, envahie par la rue qui déborde à présent des vitrines fra­cassées. Aux quatre coins de la pièce,les combats se sont engagés, chauffés par la tem­pé­rature et les paris à la hausse. C’est une fournée d’embrassements brutaux, un jardin d’enlacements impulsifs et barbares.

Je cherche une issue au délire. La seule pos­sible : une lucarne minuscule, au-​​dessus des robinets. En me retournant, j’aperçois fur­ti­vement l’image de la fillette. Seule, au milieu d’hommes de tous âges, les joues rouges et les yeux brillants d’une ivresse novice, elle mise toutes ses éco­nomies sur l’adversaire de sa mère avec une ardeur qui me cogne les tripes, bien plus que le rebord de l’étroit châssis par lequel je par­viens fina­lement à m’enfuir.

 

Per­sonne ne me suit.
Juste un dégoût de tout qui me colle à la peau, et une lan­gueur sourde qui m’écrase un peu plus contre le goudron.

J’ai atterri au pied d’un mur de poli­ciers, dont le cordon s’étale sur toute la lon­gueur de la rue. Les flics rigolent de ma décon­fiture, mais der­rière la mous­tache, c’est l’œil inqui­siteur : il ne fait pasbon tomber sans raison auprès d’eux.
J’ai l’endroit du cou­pable, le délit dans la chute, l’étrangeté dou­teuse. Mais j’ai aussi la peau claire, la coupe raide et les yeux d’azur : on vient m’aider à remettre d’aplomb cette car­casse qui me porte, amochée certes, mal foutue, mais au patri­moine géné­tique blanchi d’avance. On s’inquiète de mon état, on s’enquiert de ma route, on suggère ; on me sourit fruste, avec de grands et beaux conseils pour la mal­heu­reuse jeu­nesse sans repères que j’incarne à n’en pas douter. On me tape dans le dos, d’un geste potache et paternel, et l’on retourne à la ronde, avec les copains, garder ce pré serré où défilent en cadence les veaux sacrés du gouvernement.

Car en effet, entre les mailles bleues et bâtons des pan­dores devant moi, mani­festent les der­niers défen­seurs de la “majorité” ; un troupeau d’aficionados, qui entend bien, au péril de sa cré­di­bilité, défendre jusqu’au bout l’action du matador pré­si­dentiel et de son équipe contre la calomnie popu­laire. Sous haute protection,la faune exulte alors de vivats pleins d’assurance, de crédos aveugles à son guide.
Les cous sont droits, les gestes secs.
Je n’entends pas d’arguments, pas de raison ; juste de putas­sières ins­pi­ra­tions jaillissant avec fougue de cœurs tendus vers un horizon de pureté et d’éclat.

Un fond de bile me remonte dans la gorge. Sur le macadam, du mou­vement. Le mélange de nausée et de bous­culade me fait de nouveau perdre l’équilibre.
C’est qu’à mes côtés vient de se lever une autre meute, plus sauvage, plus féroce encore, appâtée par la cer­titude du sang à venir ; les matons ont toutes les peines du monde à étouffer ses caméras, ses micros acérés, ses perches inso­lentes. Nous sommes pris dans la gueule de l’actualité.

Où étaient ces jour­na­listes au début de la journée ? Je ne les ai pas trouvés sur les bou­le­vards arrières, parmi les marées suc­ces­sives. Si je les croise ici, en terrain pré-​​mâché, c’est qu’ils savent bien ce qu’ils font : un fri­cassé d’abrutis fidèles enrobé de fli­caille, c’est un plat au fumet duquel les contes­ta­taires alen­tours ne devraient pas pouvoir résister bien long­temps. Et à qui veut saisir l’orgie, mieux vaut suivre le festin que les affamés… En cas d’échec, ils auront quand même quelques belles images de pro­pa­gande plé­bis­ci­taire à ins­taller dans leurs vitrines, en guise d’allégeance dis­crète au pouvoir ; un petit service sans effort, une défausse tou­jours payante, tôt ou tard. Ils connaissent le métier, c’est sûr ; et s’agitent soudain.

Je gis contre le mur, écrasé par les forces en pré­sence. C’est dur, froid, sombre.
M’enfuir encore. Mais où. Pourquoi. Pour qui.
Tu es vaine, je le sais main­tenant. Tu n’es qu’une pro­jection futile. Un ersatz d’espoir. Un rêve.
Sans toi, j’aurais pu gravir cette vie, qui sait, comme les autres. Être pas­sionné, réjoui, léger peut-​​être.
Comme les autres, vraiment ?

Je suis prostré quand l’affrontement commence.

Et contre l’attente générale, c’est une milice amie qui charge : le clan des libéraux entre­pre­neurs, des démo­niaques du travail, furieux d’être amputés d’un jour de juste labeur par semaine, venus se payer sur la bête d’une besogne frustrée. 
Moment d’hésitation, de sur­prise chez les poli­ciers : situation inédite qui décon­te­nance l’habitude brutale. Mais c’est une occasion rare, et bouffer de la cravate leur cha­touille la matraque ; ils laissent parler les réflexes, et entrent dans la danse.
Les pho­to­graphes se pressent pour capter les regards en furie, les taloches fra­tri­cides ; ils ouvrent les bouches, retaillent les cos­tards en lam­beaux, contrastent la rancune.
Avec les pigistes, échauffés par les corps-​​à-​​corps, ils tranchent le cordon sécuritaire.L’exutoire est ouvert. Et le fiel déborde main­tenant des morales pro­prettes comme les billets de banque d’une valise diplo­ma­tique, arrosant tout le monde sur son passage.
Je ne me protège plus des écla­bous­sures.
Je ne te cherche plus.
Je ne cherche plus rien, nulle part.
Je me laisse bal­lotter par la haine.

Des camion­nettes de ren­forts, encore.
Les mêmes peut-​​être, tou­jours.
Elles déchargent leurs hommes-​​bâtons, le bras déjà levé pour l’action.
Encore.
Devant mon corps éteint, les mêmes coups, les mêmes cris, les mêmes cer­ti­tudes butées.
Encore.
Encore.
Je ne fuis plus.
D’autres troupes de mani­fes­tants sur­gissent, d’autres colonnes de matraques en réponse.
Tou­jours plus.
Et des pom­piers, avec des lances, des casques ; des épées peut-​​être.
Je m’offre à la violence.

Tout s’efface.
Le temps, les rives.
Les mili­taires qui débarquent main­tenant, leurs pin­ceaux d’expertise et leur palette de rouges.
Les lieux qui se mélangent, les publics qui s’affrontent.
Les rages qui se retrouvent.
Tous les furieux du jour qui se joignent au même rite, apo­théose funeste d’un dia­logue si social qu’ils frappent jusqu’aux esprits (ou bien ce qu’il en reste).

Dans les brumes du monde et de ma conscience en déclin se che­vauchent main­tenant les mani­fes­tants et leurs ven­deurs ambu­lants, les récep­tion­nistes, secré­taires, contrô­leurs de gestion, les conser­va­teurs, gar­diens, cher­cheurs, les artistes, les mili­tants, les gardes du corps, les sui­ci­daires, les ména­gères et com­mères asso­ciées, les bou­langers, les empaffés, les éco­liers, les voisins, les par­le­men­taires, ministres, pré­si­dents de groupes et arbitres, les agri­cul­teurs et éle­veurs, les gérants de droit divin et leurs ouailles fer­ventes, les musi­ciens, les plom­biers, les familles, les tou­ristes, les alcoo­liques, les book­makers, les porte-​​parole, les bretons, les amants… ah, les amants.

L’air se sature d’une stri­dence éreintée.
Affalé, piétiné, écrasé.
Je perds qua­siment connais­sance dans le désordre grandissant.

On me tire soudain. Au milieu des bous­cu­lades, des bras m’agrippent et me traînent sur l’asphalte.
Sur mes pau­pières, le souffle léger de l’abandon.

 

On me parle. Un homme.
Une voix douce.
J’ouvre les yeux.

Je suis à l’écart du tumulte.
Un petit groupe se tient en cercle. Il voit que je me réveille et s’enquiert de mon état.
Il discute de façon posée, m’invite au débat.
Je ne bouge pas.
Je vois, au travers de ses jambes, des retar­da­taires filer vers la grande rixe avec la fierté des élus.

Le calme est éphémère.
La folie va pointer, ce n’est qu’une question de temps.
Ces dis­cus­sions tran­quilles vont bientôt dérailler sur des pentes exaltées, sur les ter­rains fié­vreux du voi­sinage grondant.
Ce petit groupe qui joue à la sérénité.
Ce cercle trop posé de jeunes gens trop sérieux.
Je les maudis.
Je veux les insulter d’augmenter mon sursis.

Qu’on en finisse.

Je me lève.
Dans la rue dévastée, tout est devenu arme. Je n’ai qu’à me baisser.
Je m’approche.
Le cercle s’ouvre.

Et je m’arrête.

Car tu es là.

Tu mènes le jeu.
Tu parles d’occasion, de chan­gement radical. De nou­velles fon­da­tions.
Ta voix est délicate, ton regard doux, et ton sourire m’accroche à l’instant où j’arrive.

Nous t’écoutons.
Parmi les débris actuels, nous façonnons l’avenir.
Nous sommes prêts pour la nou­velle société dont tu portes les germes.

Le plan est défini.
Les rôles sont répartis.
Nous nous pré­parons à l’action.

Au fond de moi, une chaleur inédite ; la vigueur peut-​​être que j’attendais depuis toujours.

Tu énonces les der­nières consignes, et j’aperçois der­rière toi une forme fami­lière.
Mon camion. Un signe, cer­tai­nement.
L’occasion est trop belle ; je cours jusqu’à lui.

Les portes du fourgon battent contre la paroi ; à l’intérieur, une bouillie de pétales et de tiges. Les phares sont défoncés et les pneus déchirés, mais la cabine à peu près intacte.
Et sous le siège, un rescapé. Je l’attrape hâti­vement.
Un signe, encore.
Un espoir.
Je cours une der­nière fois, la main serrée sur le bouquet.

Mais la place est déjà comble. La lutte a grossi, déployant ses troupes hal­lu­cinées sur nos posi­tions. Et c’est un fou­gueux carnage que je retrouve, au lieu de ton sourire. Notre groupe s’est dissous dans la vio­lence urbaine. Jeprotège les corolles des bras des com­bat­tants, je furette dans leurs rangs à la recherche du tien, j’inspecte, je flotte.

Mais tu dis­parais encore. Pour de bon cette fois, je le sais.
Et la foule d’elle-même me libère de sa prise.

 

Ce soir, je déambule dans les quar­tiers déserts.
Une pluie fine s’est mise à tomber.
Sur le bord du trottoir, une vieille femme. Elle a les che­villes grosses et le corps en haillons. Autour d’elle, des cartons, une cha­riote, un bâton. Sa bouche est tordue d’une grimace édentée.
Je lui tends le bouquet. Lui propose mon manteau.

Elle me crache au visage.
Au loin, les gron­de­ments des masses se mêlent à ceux du vent.
Je souris.

Et je reprends la route, la candeur lavée de la face, la main lâchée et les épaules libres, vers l’horizon fina­lement bien radieux de ma misanthropie. 

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