par Franck Thomas

Extensions de l’absurde du réel.

Humeur bénigne

Merci à Tristan Sébenne / janvier 2012

Il me fallait d’urgence un sourire. Dès l’ouverture des marchés, je m’y pré­ci­pitai dans l’espoir d’en dénicher à un taux acces­sible. Depuis plu­sieurs mois, une pénurie de bonne humeur sévissait, et il était devenu extrê­mement dif­ficile pour le peuple de s’approvisionner en bien-​​être au quotidien.

L’offre s’était réduite bru­ta­lement, sans préavis. On avait vai­nement tenté de se rap­peler l’événement qui en aurait été l’origine, mais la mémoire par­tielle, par­tiale, des images rendait tout recul impos­sible, et la pensée se perdait en accu­sa­tions faciles et arbi­traires. Chaque matin, sur les ondes, les souffles d’experts éri­geaient avec force de nou­velles bau­druches popu­laires en boucs émis­saires, qu’ils dégon­flaient le soir venu pour pré­parer celles du len­demain. Cri­tiques et com­men­ta­teurs en pro­fi­taient pour s’étriper doc­tement au lieu de réfléchir, et cela jus­ti­fiait ainsi au moins quelques salaires à défaut de faire avancer le pro­blème. La situation ne sem­blait pas devoir s’arranger.

On se contentait alors d’accepter, sans rien dire, la ver­ti­gi­neuse flambée des taux du plaisir et de garder jalou­sement au fond de soi les maigres res­sources de joie pré­servées, pour ne les afficher qu’aux évé­ne­ments qui les exi­geaient : moments d’intimité parfois, convo­ca­tions offi­cielles la plupart du temps. En réalité, les quelques réserves de félicité exis­tantes étaient dans leur grande majorité dépensées par les épar­gnants lors d’entretiens avec des créan­ciers. « On ne prête qu’aux rires » disait l’adage, et c’était mal­heu­reu­sement vrai : arborer un sourire était la condition sine qua none pour pouvoir espérer en emprunter.

Pour ma part, je n’avais plus de réserves depuis des mois ; cela revenait trop cher. Car les entrains sont éphé­mères, et le ravis­sement péris­sable : les sou­rires s’usent avec le temps. Ils finissent par se briser sur la routine des jours, sous les gestes méca­niques du travail, ou par se noyer peu à peu dans la las­situde épaisse dont le temps inexo­ra­blement imprègne les hommes. Un sourire planqué était un sourire perdu.

Il fallait renou­veler le stock constamment, redoubler régu­liè­rement d’enthousiasme pour espérer main­tenir l’agrément minimal, et cela néces­sitait de trouver à chaque fois de nou­veaux usu­riers à sol­li­citer, de creuser tou­jours un plus la dette des réjouis­sances. La plupart des gens y avaient tout sim­plement renoncé. Ils se conten­taient de l’austérité annoncée, emportés sans efforts vers une haine ordi­naire. Comme eux, je m’étais résigné au malheur.

Quelques groupes isolés, pourtant, enten­daient résister au diktat des marchés et reven­diquer un bonheur à moindre coût. Ils affir­maient que la pro­duction d’humeur joyeuse était à la portée de tous et pré­ten­daient être par­venus, en réha­bi­litant un antique procédé qu’ils appe­laient plai­san­terie, à relancer une pro­duction arti­sanale de sou­rires. Ils allaient même jusqu’à dire qu’une juste redis­tri­bution des rires per­met­trait de main­tenir, sans peine et pour tous, un niveau de bonheur constant, à partir d’un faible inves­tis­sement initial.

C’était un véri­table pavé dans le marre général ; la petite goutte à ras le bol de la morosité pour le faire déborder. Mais le succès apparent de ces mili­tants ne faisait pas école. On les trai­taient publi­quement de fous, d’irresponsables ; ils étaient régu­liè­rement moqués par le pouvoir, et bro­cardés dans la presse. À les voir rire entre eux, on les pensait sec­taires, com­plo­teurs, ter­ro­ristes. Leur sourire était louche, leur sym­pathie mal­saine. Face à cette géné­rosité trop franche, on pré­férait baisser la tête, rentrer le coût dans les épaules, et détourner le regard vers sa propre frus­tration : les rigo­lo­gistes, comme ils se nom­maient, étaient poussés à la clan­des­tinité par le peuple même qu’ils enten­daient libérer.

Entrer en contact avec eux demandait des semaines ; je dis­posais de quelques heures. C’était sans espoir. Ma seule issue restait le marché. Dans mon empres­sement, je m’y étais rendu sans réfléchir, et ce fut face aux vigiles que la règle me revint : il fallait montrer dents blanches. Mais je n’avais aucun sourire en stock, même mal en point, même forcé, pas la moindre petite touche d’optimisme – ne serait-​​ce qu’une fos­sette au bord des lèvres. Et je savais que les cer­bères ne me feraient pas de cadeaux, malgré leur hilarité de fonction. Une masse de mal­heureux s’entassait devant les portes.

Je pié­tinais avec la foule rageuse, quand un jeune homme en capuche attira mon attention. Il tra­versait l’assemblée en zigzags, exposant fur­ti­vement son visage à quelques per­sonnes ciblées qui le sui­vaient jusqu’au coin de la rue, puis revenait ensuite sillonner l’assistance selon le même manège. Je ne pouvais aper­cevoir sa figure, mais je savais ce qu’il faisait là. Lorsqu’il arriva à ma hauteur, je le suivis à mon tour. Peu de temps après, les vigiles m’accueillirent sans ciller.

Per­sonne n’en parlait jamais, mais tout le monde en connaissait l’existence : la contre­façon pul­lulait aux abords des marchés à des prix défiant toute concur­rence. Malgré les dires du pouvoir qui leur refusait chaque année l’autorisation de mise sur le marché, on trouvait des pro­duits de toutes fac­tures. Du rictus minable au sourire béat, du rica­nement à la franche rigolade, il y en avait pour toutes les bourses.

S’il était pos­sible de s’y fournir au quo­tidien, ces réseaux per­met­taient surtout aux occa­sionnels de se remettre en selle lorsqu’ils le vou­laient, sans avoir à entre­tenir de coûteux rou­le­ments de réserve. Les sou­rires au noir ser­vaient alors uni­quement à franchir la porte des salles de marchés et à effectuer les pre­miers emprunts. Il n’était en effet pas prudent d’afficher une mine réjouie non standard trop long­temps – seuls les bannis des places offi­cielles s’y trou­vaient contraints – car, bien que les contrôles fussent rares, on n’en réchappait rarement.

La par­ti­cu­larité de ces sou­rires exo­tiques était qu’ils ne s’empruntaient pas. Une fois la tran­saction effectuée, plus rien ne liait le four­nisseur au client, afin qu’il fût impos­sible de remonter la filiale en cas de contrôle. Même s’ils étaient, comme eux, condamnés à l’usure, c’était un véri­table avantage com­pé­titif sur les sou­rires homo­logués. En réaction, les four­nis­seurs offi­ciels en avaient tiré le slogan de leur confrérie : Les seuls vrais sou­rires sont ceux que l’on rend.

Ils avaient éga­lement tenté de ternir l’image des contre­ban­diers en publiant de nom­breuses études qui dénon­çaient leurs pra­tiques, comme l’exploitation d’enfants pauvres étrangers par les mafias locales par exemple. Las, ils avaient vite dû renoncer : le résultat était l’inverse de celui escompté. Non­obstant toute éthique, le peuple s’était pré­cipité vers les reven­deurs à capuche, attiré par l’innocence et la fraî­cheur d’un sourire enfantin qu’il ne trou­verait jamais dans les com­merces accrédités.

J’avais perdu l’habitude de ces endroits bondés ; ma démarche tran­chait sur celle bien assurée des pro­fes­sionnels du secteur, aux bourses rebondies des­quels je me heurtais avec mal­adresse. Tout allait vite. Des figures fardées de conten­tement s’étalaient dans les stands à perte de vue, sur des sil­houettes aux conte­nances pos­tiches, le long d’allées riantes – et sinistres pourtant. Partout, ça four­millait d’extase expresse ; parfois une simple misère ordi­naire revêtue de fausse joie, poudrée d’humour factice.

Au détour d’un visage, j’aperçus der­rière les bâches d’immenses citernes rou­lantes, sans doute rem­plies de mar­chandise prête à éclore pour qui en met­trait le prix. Je m’arrêtai un instant à les observer. C’était l’existence de telles pro­vi­sions qui ali­mentait les rumeurs d’étranglement délibéré du bonheur : on accusait les cartels du rire de spé­culer sur la joie de vivre en confis­quant les réserves mondiales.

La vue des semi-​​remorques débordant d’allégresse me donnait le vertige. Il se disait qu’une seule liasse de liesse tombée du camion suf­fisait à contenter toute une famille… Bien qu’ils fussent sous haute pro­tection mili­taire, plu­sieurs témé­raires avaient tenté de détourner un de ces camions pour le compte de leur com­mu­nauté, entre­prise qu’ils avaient bien sûr payée de leur vie. Pour moi qui les contem­plais à cet instant, grises et sales, tout m’apparaissait triste en ces bennes. Un garde m’intima de garder mes dis­tances. Je repris ma recherche, en prenant soin d’éviter les bou­tiques des mar­chands dont j’étais encore débiteur.

De loin, je recon­naissais sans peine les bailleurs les plus aisés à leur allure colorée ridicule : c’étaient les seuls qui prê­taient à rire. Ils fai­saient d’ailleurs la réclame de leur produit en d’ostentatoires éclats qui rayaient l’atmosphère de sou­venirs éperdus, de saveurs cachées, d’envies refoulées. Qu’on fût aveugle ou sourd, on ne pouvait pas les rater. La clientèle de ces mar­chands se divisait en deux catégories.

L’une, plutôt dis­crète, se comptait parmi les riches entre­pre­neurs et diri­geants. Ceux-​​ci s’approvisionnaient en vue de soirées privées d’excellence, orga­nisées la plupart du temps dans le seul but d’exhiber un fou-​​rire à une galerie d’invités jaloux. Lorsqu’il pouvait se le per­mettre, l’hôte choi­sissait alors un modèle supé­rieur, de ceux que l’on nommait « com­mu­ni­catifs », pour en prime contraindre son audi­toire à le suivre.

L’autre caté­gorie, en revanche, n’avait en réalité pas les moyens de s’offrir ces petits plaisirs. Les célé­brités qui la com­po­saient ne pro­fi­taient de la man­suétude des mar­chands qu’en raison de l’exposition publi­ci­taire qu’elles assu­raient à leurs pro­duits, par leur pré­sence per­ma­nente sur tous les canaux de com­mu­ni­cation. Ces mises en bouche média­tiques contri­buaient à main­tenir le désir, et par consé­quent, la côte élevée des humeurs de luxe.

Car la concur­rence était rude : il fallait faire face aux remontées de « mau­vaises » humeurs. Si le doute, fidèle à son his­toire, restait une valeur refuge prônée par quelques sages qui en gar­daient le secret, on observait ces der­niers temps une mul­ti­pli­cation sans pré­cédent des accès de colère. À chaque coin de rue, dans les trans­ports en commun, et jusqu’en l’enceinte-même des marchés, on trouvait à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, des étals de fortune où l’on pouvait, pour trois fois rien parfois, céder à la violence.

Le gou­ver­nement s’était ému de ces marchés paral­lèles déré­gle­mentés. Afin de juguler les sautes d’humeur, il avait décidé de pro­mouvoir la sienne : une peur à taux zéro, acces­sible à tous, dont il fit sans relâche la pro­motion par de grandes cam­pagnes natio­nales. Les prê­teurs offi­ciels furent dans l’obligation de pro­poser à tous leurs clients ces packs, dits « de soli­darité », et je constatais que peu de mar­chands pre­naient le risque de ne pas les afficher, malgré leur réti­cence évidente.

Mais ce qui sem­blait surtout affecter ces der­niers, c’était la baisse dras­tique du prix des cer­ti­tudes : à force d’encouragement à la pro­duction, elles avaient perdu toute leur valeur. On en trouvait partout, par paquets, étalées, bradées. Les convic­tions débor­daient des pou­belles, jon­chaient les trot­toirs, pour­rissant en amas fétides et repous­sants. Il faut dire qu’on en consommait désormais en toute occasion, de toute nature, sans se pré­oc­cuper vraiment de leur piètre qualité de conception ou de leur origine parfois douteuse.

La raison en était simple : lors de la grave crise de confiance qui avait secoué la société au début du siècle, les régle­men­ta­tions de contrôle avaient été sup­primées les unes après les autres pour faci­liter la reprise, et la masse avait vite profité dés lors de pouvoir se gaver d’affirmations faciles et récon­for­tantes à moindre coût.

J’errais dans la partie basse du marché, où je savais pouvoir me fournir à bon prix, quand une cloche sonna. Midi déjà ? Je me maudis de toutes mes dents. Comme par le passé, je m’étais laissé prendre au piège du faste et du bonheur facile… Il était peut-​​être trop tard. En un instant, je vidai mes der­niers deniers dans un sourire de luxe aux traites indomp­tables, et rentrai en courant.

Sur les trot­toirs, mon visage réjoui attisait les ran­cœurs. Je venais de m’endetter sans pro­vision pour plu­sieurs années : c’était la prison à coup sûr. Mais je n’avais pas hésité. Pourvu qu’elle… J’accélérai l’allure. En arrivant, pas un bruit dans la maison. J’avalai quatre à quatre les marches, l’inquiétude aux aguets der­rière la joie de façade. J’entrai dans la chambre. Elle était immobile. Je m’avançai : elle res­pirait faiblement.

Ma pré­sence la réveilla. À cause des rideaux tirés, la pièce était encore dans la pénombre. Elle ne bou­geait pas, les yeux à peine ouverts, et je sentais que c’était là le dernier effort auquel elle pourrait consentir. Je m’approchai. Son corps malingre s’était encore ramassé depuis la veille. Déjà, son regard errait ailleurs, arpentant les sou­venirs d’une vie chargée d’émotions, qu’elle quittait sans doute sans bien s’en rendre compte. Je m’assis auprès d’elle, tirai un peu le rideau. Ses yeux retrou­vèrent mon visage.

Je ne sais si elle me reconnut, mais j’étais prêt pour ses der­niers ins­tants. Après toutes ces années d’angoisse et de pri­vation, je lui sou­riais pour la pre­mière fois cal­mement. Au terme d’une exis­tence de labeur et de sang, je lui offrais enfin l’image d’un homme heureux, l’aisance d’un fils serein, confiant en l’avenir. Elle pouvait s’éteindre avec le sen­timent de la tâche accomplie, apaisée malgré les hor­reurs du siècle.

Soudain, comme je sentais la quiétude envahir son regard et son corps peu à peu faiblir entre mes bras, elle eut un dernier sursaut. Réunissant ses der­nières forces, puisant dans une réserve que je ne lui avais pas soup­çonnée, elle m’offrit alors à son tour un sourire éclatant, unique, empli de bonté comme on n’en trouvait plus, même aux tarifs les plus fous ; un sourire teinté surtout d’une humeur inédite qui, malgré l’assurance du cachot et de la misère, traçait pour la pre­mière fois dans ma chair un chemin d’horizon : l’espoir.

Déli­ca­tement, je reposai le corps de ma mère, refermai le rideau et sortis, emportant, au coin des lèvres, son impé­ris­sable présent.

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  • Humeur bénigne

    Le 29 janvier 2012 à 17:40

    Excellent !
    Quel style , très poé­tique…
    j’adoooooore !
    encore ! encore !
    Agathe

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    • Humeur bénigne

      Le 1er février 2012 à 09:12 , par dominique boudou

      Je vous ai découvert grâce à Chris­tophe Sanchez. Ce que vous écrivez est pro­fon­dément ori­ginal, tendre et effrayant à la fois. Une cin­quan­taine de textes de ce tonneau-​​là feraient un livre que les édi­teurs prendraient.

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      • Humeur bénigne

        Le 1er février 2012 à 12:54 , par frth

        Bonjour Domi­nique, et bien­venue !
        Merci pour votre regard et vos encou­ra­ge­ments. Mais vu mon rythme d’écriture, il ne faut pas envi­sager l’édition avant quelques années du coup…
        À bientôt sur ces pages, ou chez Chris­tophe peut-​​être ?

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    • Humeur bénigne

      Le 1er février 2012 à 12:35 , par frth

      Merci Agathe de ton enthousiasme fidèle !

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