par Franck Thomas

Extensions de l’absurde du réel.

Fin de non-​​recevoir

Merci à Erwan Thomas / juin 2010

Nous n’avions plus rien à nous dire. C’était là l’unique conclusion à laquelle nous devions par­venir pour régler le dif­férend qui nous opposait. Afin d’entériner en bonne forme cette issue, je rédigeai dans la journée le compte-​​rendu de notre entretien, servi par les for­mules d’usages.

« Mon­sieur, Daignez recon­naître en la pré­sente la noti­fi­cation d’arrêt immédiat et irré­vo­cable de nos échanges, qui met ainsi un terme aux vaines ten­ta­tives de conci­liation engagées jusqu’à présent. Pour faire valoir ce que de droit. Veuillez agréez, Mon­sieur, l’expression de ma plus pro­fonde indif­fé­rence. J.

NB : L’amitié entre­tenue jadis ne saurait être oppo­sable au présent arrêté, étant entendu que son cours se suspend selon la même décision. »

Il ne s’agissait là fina­lement que d’une for­malité admi­nis­trative, puisque nous avions convenu ensemble de cette ces­sation immé­diate de consi­dé­ration res­pective. Je sortis du bureau de poste pour jouir du reste de mon exis­tence avec le sen­timent du devoir accompli.

Son courrier me parvint la semaine suivante.

« Mon­sieur, Je prends acte de votre décision d’interrompre défi­ni­ti­vement nos contacts. Désin­vol­tement, G. »

J’en restais un brin cha­fouin. Son mot laissait entendre que l’initiative de notre rupture me revenait. Non qu’endosser cet honneur m’eût cha­griné, mais la réalité s’en trouvait mal­menée et ma conscience ne pouvait s’en accom­moder. Séance tenante, je rec­tifiai son propos dans une missive éclair, avec copie aux auto­rités com­pé­tentes. La sim­plicité des rela­tions nécessite parfois quelques efforts d’ajustement pour s’accomplir. Nous n’avions, hélas, que peu d’expérience en la matière, et ce petit contre-​​temps m’apparaissait somme toute comme le pro­cessus normal des règle­ments de ce genre.

Trois coups brefs furent donnés contre ma porte, le mardi suivant. L’officier de service public portait la jaquette règle­men­taire. Il refusa mon café pour ins­pecter direc­tement les docu­ments que je lui pré­sentais. Je l’aidai de mon mieux en lui apportant toutes les pré­ci­sions néces­saires. Il nota beaucoup, pris quelques photos, gro­gnait de temps en temps. J’avais bien évi­demment conservé toute trace per­mettant d’éclairer la situation. J’avais foi en l’exigence de l’administration.

Il fallut par la suite me rendre au tri­bunal pour y consigner par écrit les docu­ments que l’officier avait cru bon d’emporter pour analyse. Cette pro­menade matinale me mit de bonne humeur, j’en pro­fitais pour aller saluer un vieil ami dont j’avais récemment reçu l’assignation à com­pa­raitre. Il rem­plissait sa décla­ration annuelle d’entretien cor­porel. Avant de prendre congé, je lui donnai quelques conseils sur les sub­ti­lités du formulaire.

Suivant le cours normal des choses, nous fûmes bientôt invités par les forces de l’ordre à une confron­tation dans les règles. Les res­pon­sables judi­ciaires enten­daient res­pecter la consigne et constater par eux-​​mêmes le bien-​​fondé de notre ultime accord. Au bout des quelques heures d’audience silen­cieuse, une mise à l’épreuve commune fut décidée pour leur per­mettre d’établir les faits avec cer­titude. Je ne peux que sou­ligner la rigueur exem­plaire avec laquelle notre dossier fut traité, et saluer le travail de nos fonc­tion­naires. Je décou­vrais avec beaucoup d’admiration l’articulation méti­cu­leuse des dif­fé­rents agents sol­li­cités par notre affaire.

On nous fit entrer dans la pièce exiguë pré­parée à notre intention. Nos effets furent conservés en lieu sûr, afin que nous ne soyons pas tentés d’en user pour échapper à une socia­bilité insis­tante. Un gardien se tint prêt à inter­cepter le moindre échange. Le dénuement de la chambre avait été spé­cia­lement étudié pour ne per­mettre aucun iso­lement. On nous apporta plu­sieurs repas par jour, censés encou­rager la convivialité.

Au bout de deux semaines, plu­sieurs essais furent entrepris pour tester la résis­tance de notre mutisme réci­proque. Notre gardien nous abreuvait d’ordres contra­dic­toires, tentant de nous inciter à la com­plicité contre lui. Puis l’on cessa de nous ali­menter, puis de nous éclairer, puis de nous parler. Nous endu­rions chaque étape sans trahir nos écrits. Deux fonc­tion­naires furent alors dépêchés pour rouer de coups mon com­pagnon de silence et le laisser ago­nisant à mes côtés. Je fus frappé par l’efficacité d’une telle méthode. Cependant, aucune parole de sol­li­citude à son égard ne put m’être arrachée.

À l’issue des qua­rante jours, l’instruction fut close. Je remerciai le per­sonnel de la fonction publique pour sa rec­titude. Nous nous sépa­râmes sans un mot, bien entendu.

De retour dans mon quo­tidien, j’envisageais de passer rapi­dement à d’autres soucis que cette affaire avait mis en attente. Je tentai de me concentrer, en vain. Je tournais en rond. Il me fallait parler de la fan­tas­tique expé­rience que je venais de vivre. Je partis faire le tour de mes connais­sances, essayant à chaque fois d’aborder le sujet qui m’animait. Mais aucune n’aurait pu comprendre.

La honte et l’honneur dévoyaient ma raison. Une seule per­sonne en réalité, pouvait appré­hender ce que je voulais par­tager, pour l’avoir vécu elle-​​même. Un for­mi­dable cas de conscience se pré­sentait à moi.

J’entrai en clandestinité.

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