par Franck Thomas

Extensions de l’absurde du réel.

Arctus

Merci à Tristan Sébenne / juin 2010

Mon ami T. m’indique qu’il lui serait pra­tique d’avoir un mot qui signi­fierait à la fois 1. lutin, 2. tartine, 3. échancré. Avant de m’interroger sur les raisons qui peuvent le pousser à désirer un tel mot, je lui propose sans réfléchir : arctus.

Et comme exemples :

« Le jardin était peuplé d’une infinité d’arctus aux bouilles toutes plus mignonnes les unes que les autres. » Sylvie Testud

« Et alors que je m’apprête à lui retirer de la bouche, il avale soudain son arctus d’une bouchée. » Christine Angot

« La dentelle de son slip arctus m’avait déjà rendu fou. » Frédéric Beigbeder

Après coup, cela me semble un peu léger, et je décide de donner un peu plus de poids à ma pro­po­sition, que je crois inédite. Une recherche som­maire m’indique pourtant qu’Arctus en latin désigne, selon Pierre Gaffiot dans son dic­tion­naire de 1934 : l’Ourse, Grande ou Petite, d’après les Méta­mor­phoses d’Ovide. Il en donne éga­lement d’autres défi­ni­tions : le Pôle Nord (Ovide), la nuit (Pro­perce), le Nord (Horace) mais éga­lement, et voilà qui m’intéresse beaucoup plus, le pays et les peuples du Nord (Lucain).

Je découvre ainsi une éty­mo­logie accep­table pour l’une de mes signi­fi­ca­tions : lutin. Car si aucun des dic­tion­naires français ne semble vouloir en faire mention, la culture popu­laire nous rap­pelle que les lutins sont les com­pa­gnons du Père Noël dans sa demeure nor­dique, qu’elle soit située au Pôle Nord, en Suède, en Norvège, en Fin­lande, en Sibérie ou au Canada. Ils sont éga­lement, et plus offi­ciel­lement, de petit[s] démon[s] mali­cieux, (…) qui vien[nen]t, la nuit, taquiner ou tour­menter les humains. (Dic­tion­naire de l’Académie, 9e édition). Cette défi­nition nous rap­proche de l’interprétation de Properce.

Gaffiot m’enseigne aussi qu’arctus semble être une « ortho­graphe vicieuse » d’artus  : adjectif signi­fiant serré, étroit, res­serré, mesuré, limité, mais éga­lement, selon Lebaigue (1881, pour qui d’ailleurs arctus est la bonne ortho­graphe), dru, res­treint et au figuré dif­ficile, rigoureux, avare.

Voilà qui m’offre une piste pour légi­timer l’acception échancré, puisque l’échancrure par défi­nition res­serre les extré­mités en rognant les bords. Un vêtement échancré peut effec­ti­vement s’interpréter comme étant (bien que pouvant être plus ample) plus res­treint dans ses dimen­sions. Il me faut recon­naître que si nous tou­chons ici aux limites de sens, une telle assi­gnation pourrait pour autant se jus­tifier par un simple glis­sement his­to­rique. Ainsi, l’étymologie inventée du sens échancré pour le terme arctus pourrait décrire un che­mi­nement précis qui iden­ti­fierait le glis­sement de sens et per­met­trait d’enrichir l’histoire de notre époque d’événements ayant œuvré au déve­lop­pement de la langue. Ou bien se contenter d’évoquer quelques pistes plus ouvertes afin d’attiser chez le cher­cheur le désir de les appro­fondir et laisser l’imagination des lec­teurs construire à partir de ces bases les chainons man­quants. Je garde l’idée de déve­lopper plus tard cet aspect de mes recherches.

Il est inté­ressant de constater que la branche d’arctus qui nous mène à l’acception échancré recèle plus de sens iden­tifiés que cette der­nière. On peut donc ima­giner qu’un retour du sens en vienne à affubler échancré des autres signi­fi­ca­tions d’arctus, telles que dru et même avare, dif­ficile, rigoureux, enri­chissant ainsi sen­si­blement un terme qui ne brillait guère aupa­ravant que par son uni­vocité. Quel plaisir renouvelé d’envisager un vieillard échancré sans qu’il soit pos­sible à lui seul de déter­miner s’il s’agit d’un vieil homme svelte, proche de ses sous, d’une solide consti­tution, aca­riâtre ou car­rément en haillons (comme une méto­nymie pourrait le laisser croire) !

La nature d’échancré (et de lutin d’ailleurs, T. n’ayant pas expli­ci­tement exclu son uti­li­sation en tant qu’adjectif : « mali­cieux, espiègle ») m’incite par ailleurs à m’interroger sur l’invariabilité d’arctus. C’est une question qui ne s’était pas posée lorsque j’abordais les formes nomi­nales du mot, grâce à sa ter­mi­naison en s (même si l’on peut, là encore, ima­giner une filiation latine ou bien d’exotiques injec­tions amenant un pluriel irré­gulier : que penser de quelques arctum, de plu­sieurs arctem, voire d’insolites arctulimes  ?).

Faut-​​il ainsi apprécier une attitude arctuse plutôt qu’une robe arctus ? Pré­férer contempler les enfants aux mines arctus ou les lit­toraux aux côtes arc­tuses ? Même si mon goût pour la sin­gu­larité me pousse à l’invariable, je dois recon­naître que peu d’arguments me per­mettent de défendre cette position. J’opterais ainsi volon­tiers pour un usage toléré des deux formes, comme l’Académie Fran­çaise lors de ses recom­man­da­tions de 1990.

Reprenons main­tenant notre exemple, et consi­dérons un vieillard arctus. Il peut s’agir pour nous d’un vieil homme espiègle comme échancré. Quel sens donner à cette der­nière version ? Puisque nous ne sélec­tionnons dans l’étymologie latine que les voies nous menant aux accep­tions choisies (lutin, tartine et échancré) à l’exception des autres, nous ne pouvons hon­nê­tement tolérer d’user du retour de sens envisagé plus haut.… Ainsi, un vieillard arctus ne pourrait avoir d’autres sens qu’un vieillard mali­cieux, à l’exception d’une figure de style propre à détourner le sens ori­ginel (et fina­lement unique) d’échancré.

Intéressons-​​nous main­tenant à la der­nière acception sou­haitée par mon ami T. : tartine. Lui retrouver une source décente semble ici plus ardu. On trouve pourtant bien chez Gaffiot et Lebaigue une der­nière signi­fi­cation pour arctus/​artus : souvent au pluriel, il défi­nirait des arti­cu­la­tions, et par extension les membres du corps, voire les dif­fé­rentes rami­fi­ca­tions d’un arbre. En poussant encore un peu le sens, je vou­drais par­venir jusqu’aux feuilles, car c’est là, je crois, que la jonction pourrait s’opérer avec notre tartine désiré.

Par ana­logie, nous pour­rions alors voir le rap­pro­chement entre l’arctus ainsi désigné, tombant de son arbre, et la tartine cou­verte de confiture, tombant de sa table. Certes, l’aérodynamisme comparé des deux élé­ments dif­fè­rerait sen­si­blement, mais je crois qu’une grande majorité des cher­cheurs s’accorderait à recon­naître en l’arctus l’aboutissement d’un pro­cessus, sinon simi­laire à celui de l’évolution, au moins tout aussi efficace quant au but recherché, très jus­tement décrit à travers la loi de la tartine beurrée ou loi de l’emmerdement maximum. Il faut bien spé­cifier ici que je n’évoque l’arctus que dans son acception de tartine et non de lutin, bien qu’un rap­pro­chement sur la question de l’aérodynamisme puisse être envisagé, notamment par l’intermédiaire du popu­laire lancer de nains.

Enfin, il me reste à rechercher le verbe découlant du sub­stantif arctus. S’agit-il d’arcter, arctir, arc­tuser, ou peut-​​être même tout sim­plement arctus ? Puisque aucune règle gram­ma­ticale n’incite à pencher pour l’une ou l’autre de ces formes, anti­cipons l’usage. Les deux pre­mières risquent de se révéler plus dif­ficile à pro­noncer. Cependant, leur pra­tique orale entrai­nerait sans doute une déna­tu­ration inté­res­sante, avec la pro­bable éviction du c. Nos chers aca­dé­mi­ciens éprou­ve­raient ainsi le plaisir de se pencher sur de nou­velles formes « viciées » proche de l’artus évoqué plus haut. J’opte donc pour arcter, qui pourra ainsi signifier aussi bien lutiner, tar­tiner ou échancrer. Et c’est peut-​​être là, en fin de compte, que les trois sens se rejoignent le plus, comme l’illustre la phrase sui­vante : Je passais l’été à arcter de jolies plagistes.

Voilà rapi­dement jetées les bases d’une his­toire pos­sible du terme arctus. Elles ser­viront à ceux qui, comme T., ont eu besoin d’un tel mot et devraient pouvoir en jus­tifier l’usage. Lors d’un pro­chain déve­lop­pement, je reprendrai les pistes éty­mo­lo­giques évo­quées plus haut pour en détailler le chemin. Je pressens déjà qu’un mythe en sera la clé : les macabres ren­contres de la nymphe Arctus.

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