par Franck Thomas

Tangentes du Voyage au bout de la nuit.

Self-​​service

octobre 2008

« Tout est permis en dedans. »

Il franchit l’imposante porte de cèdre ciselé et il regrette la veille, la sim­plicité du hall et l’accueil gauche du portier. Ses pas résonnent, le marbre craque. On s’empresse pour lui. Une gifle à la sou­brette, un rire gras. Tout le monde par­vient aux anges.

En premier lieu, il com­mande son harem. Les truites devront être fraîches. Chicago à l’est, les neiges éter­nelles pour le coucher du soleil. Des cock­tails de Russie. Séraphin battu au sang avec des nouilles coréennes.

Son poney bleu d’Irlande néglige un licou sur quelques dalles impru­dentes. On change les dalles. On rem­place le poney. Mon­sieur désire-​​t-​​il que les fon­da­tions soient revues ? Qu’on affiche des cou­pables pré­fé­ren­tiels ? Il a laissé les bagages, prenant soin de les ouvrir et d’en épar­piller à la neige car­bo­nique le contenu pré­cieux sur les soies des salons attenants.

Main­tenant il décide la couleur. L’ennui du voca­bu­laire, il aimait à voir au fond des yeux tou­jours le même vert indé­fec­tible à louer jadis, du temps de sa pre­mière extase, des jeux. On s’affaire. La piscine est en cours d’élargissement, on assaille le bassin. Il s’en va pia­noter dans le buffet d’élégance, élaguer les morues qui s’y trempent. Une mustang fastback de 1965 s’avance pour l’y placer.

À quatre heures dix-​​sept, l’orchestre phil­har­mo­nique de Francfort entame le Christ-​​Roi de B. Rac­zynski. C’est officiel. On a placé qua­torze cors anglais, qui pinaillent. L’assemblée s’apprête à sévir, il pré­sente son front pour l’onction. On applaudit. Il crache. Les outran­ciers sont châtiés dans l’heure, on noie leur bave à l’hydromel.

Pour aujourd’hui, la bau­druche sera son arme de poing. On essouffle les laquais, esquinte la cui­si­nière. On prépare les cibles. Des juges, les chênes éta­lonnés s’arrachent à leurs boi­series pour servir l’assaut. À l’instant attendu, il rentre dans la chambre frotter au linge encore un peu de steppe aride, allonger la plaine dans sa tête.

Il regarde la nuit tomber six ou huit fois, à satiété. Les dîners s’imposent, écla­boussent contre ses membres. De l’as d’ail farci aux œillades étalées qu’on ravive en cra­cho­te­ments de dan­seurs. Délit des goûts. Il revit ce rire salé ouvert parfois à l’improviste contre la brique nue des écoles. On s’embrase. On semble.

Alors les corps cré­pitent. Nul ne craint plus que cet instant. Il relève la tête.

Une jeune étoile argentine s’avance. Il la rêve ita­lienne et sauvage, et s’endort dans les prés.

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