par Franck Thomas

Tangentes du Voyage au bout de la nuit.

Rome est haut

janvier 2009

« Tout ce qui n’est pas gagner de l’argent le dépasse déci­dément infi­niment. Tout ce qui est vie ou mort lui échappe. »

Cher journal,

Demain, je lui dis, c’est décidé !

C’est Rebecca, ce midi au déjeuner, qui m’a convaincue. C’est vrai, elle me dit qu’il faut que j’arrête de trouver des excuses tout le temps. Elle a un peu raison, mais c’est sûr que c’est plus facile pour elle… Moi aussi, si j’avais un homme qui m’attendait le soir, qui m’invitait au théâtre ou qui m’emmenait danser toutes les semaines, je pourrais donner des conseils ! Je sens qu’elle en a un peu marre de mes his­toires. Mais moi aussi, si je pouvais, je par­lerais de mes doutes et pro­blèmes à celui que j’aime, plutôt que d’abrutir mes copines…

C’est qu’elle est belle, Rebecca, c’est sûr. Moi, ce matin, un inconnu m’a regardée fixement. C’était au feu en sortant du métro. J’ai pensé qu’il se moquait de moi, parce qu’il riait au télé­phone en me regardant. Il était pas mal, un peu trop maigre peut-​​être, mais bon. Quand j’ai compris que c’était sûrement mon eczéma dans le cou qui le faisait rire, je suis devenue toute rouge et j’ai remonté mon foulard. Il a rac­croché, il s’est approché de moi, et il a juste souri. C’était tel­lement bizarre ! Et puis le feu est passé au vert, et il a tra­versé. Je savais pas quoi faire. Il ne s’est pas retourné. Je suis allée racheter un tube de pommade avant d’aller tra­vailler. Elle marche pas, cette pommade, je sais pas pourquoi je continue d’en mettre.

Dans l’ascenseur, j’ai croisé le beau brun de chez Radianz. Ce mec a un parfum incroyable ! For­cément, il était entouré comme d’habitude de quinze pou­liches à décolleté… et for­cément aujourd’hui, je portais mon tailleur gros-​​cul. Et si je les jetais vraiment, ces affaires que j’ai décidé de ne plus mettre ? Tu vois, mon journal, ton empotée de Brenda n’a pas changé…

Pour arranger le tout, mon patron est hys­té­rique en ce moment ! Brenda par-​​ci, Brenda par-​​là, elle est où Brenda, qu’est-ce que vous foutez Brenda ? J’avais pas fini de pré­parer le café qu’il me tombait déjà dessus ! Je gagnais peut-​​être moins avant d’arriver ici, mais au moins, on prenait le temps de se parler le matin. Mais tu com­prends, très cher journal, on est chez Cantor Fitz­gerald, et chez Cantor Fitz­gerald, « Parler, c’est pour le client » ! Rebecca, elle com­prend pas, ça, pourquoi je reste dans cette boîte. Enfin, oui elle com­prend, c’est sûr, mais elle dit que c’est pas humain. En fait, le pro­blème, il est trop humain. Qu’est-ce que j’y peux si je suis amoureuse ?

Il est arrivé à 10h. À cause de mon tailleur, j’ai pas bougé – de toute façon, j’avais tou­jours le patron sur le dos ! Il était dans son costume rayé, humm, la classe !C’est dingue, je com­prends pas pourquoi les autres filles craquent pas… Enfin, ça m’arrange bien ! Avec des canons comme Valsa et Amenia, je tien­drais pas longtemps…

Je n’ai pu le voir qu’une fois, en allant aux toi­lettes. Tu sais, il a tou­jours la porte ouverte. Mais à l’aller, il y avait George dans le couloir, j’ai pas pu m’arrêter. En revenant, j’ai ralenti. Et tu ne me croiras jamais : il a levé les yeux quand je suis passée ! Je crois même qu’il m’a souri !

Tu penses bien que j’ai tout raconté à Rebecca au déjeuner ! Elle m’a dit de faire attention, que je me fais peut-​​être des idées, etc. – comme d’habitude, tu vois. Elle voulait pas trop m’écouter. Elle m’a raconté que chez eux, il y a eu une alerte. Ils ont dû sortir de l’immeuble, c’était la panique appa­remment. Moi, ça m’a rappelé mon rêve de l’incendie, tu sais, celui où je le sauve parce qu’il est aller­gique à la fumée… J’ai repensé à son regard de ce matin : ça m’a fait un peu comme à la fin du rêve, quand il m’embrasse.

Et puis j’ai repensé à West Side Story, tout d’un coup. Comment Tony meurt à la fin, parce qu’il ne sait pas que Maria est vivante. C’est trop triste ! C’est à ce moment-​​là que j’ai pris la décision. C’est vrai ! Il peut mourir demain, et il n’aura jamais su ! Il faut abso­lument que je lui dise que je suis là, que je suis vivante pour lui !

Oui, c’est décidé, je vais tout lui dire ! Oh Abdu, mon Abdu, je te dévoile mon cœur ! Depuis le temps que j’attends ce moment ! Comme j’ai hâte… et comme j’ai peur…

Il n’était pas là cet après-​​midi. Je me suis dit qu’il devait être en rendez-​​vous, mais j’ai entendu le patron annoncer qu’il fêtait une grosse affaire avec un client. Il sera là demain… Demain, le grand jour pour l’amour. Demain, notre grand jour !

Ne t’en fais pas mon journal, je ne te laisse pas tomber. Tu seras là pour voir ça, je t’emmène avec moi. Hé oui, après tout, on ne sait jamais, si je ne ren­trais pas dormir…

— -

Der­nières lignes d’un carnet trouvé dans les décombres du World Trade Center à New-​​York, après les attentats du 11 sep­tembre 2001.

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