par Franck Thomas

Tangentes du Voyage au bout de la nuit.

Parents

février 2009

« Le moral était bon à l’arrière, on pouvait le dire. »

Papa et Maman ne disent rien. Lui est concentré sur le trajet, il pense au contenu de sa valise, à ses che­mises, à la nou­velle secré­taire, à sa réunion avec Marc, aux der­niers choix stra­té­giques, au spec­tacle d’hier, à la place de l’art dans sa vie. Elle regarde les arbres défilant, elle pense à la beauté du ciel, aux fleurs de sa cuisine, au serveur d’hier, à l’histoire de Marie, au prix du café, à l’école, à ses doutes de pédagogue.

Pendant ce temps, le papa et la maman disaient qu’ils seraient sur la route des vacances avec leurs enfants, et qu’ils seraient très contents d’aller en vacances. Lui disait qu’il aimerait bien conduire sa nou­velle voiture parce qu’elle serait jolie, qu’elle aurait des pots d’échappement carrés, que ses auto­col­lants seraient trop bien, qu’elle serait la plus rapide que tous. Elle disait qu’elle aurait préféré une voiture rose quand même, qu’elle emmè­nerait la pous­sette parce que si jamais on a un bébé en route, que sa robe serait vraiment très très très belle, que lalalalala-​​tralalalala.

Papa et Maman sont calmes. Elle sort un livre, elle songe qu’elle ne lit plus depuis deux semaines, qu’elle ne sait pas si elle veut lire, que ses élèves ont du mal avec le « ch », que le directeur est fou, qu’elle a un peu de doute, qu’elle l’aime c’est sûr, qu’il se trompe de route. Lui passe la cin­quième, il songe qu’elle marche bien cette voiture, que c’est un bon inves­tis­sement, que l’essence aug­mente tou­jours, que son cadeau pour elle est bien caché, qu’il lui offrira demain au dîner, qu’il ne reconnaît tout d’un coup plus les panneaux.

Pendant ce temps, le papa et la maman seraient très très agités parce que la maman serait pas d’accord que le papa fait une course avec le mon­sieur de l’autre voiture moche. Elle disait que ce serait pas un bon exemple pour les enfants-​​enfin-​​chéri, que si c’est comme ça elle allait voir sa copine et que si d’abord ce serait pos­sible parce qu’elle fait ce qu’elle veut et qu’elle pourrait des­cendre de la voiture même en marche na. Lui disait que même pas vrai on pourrait pas, que si c’était comme ça il ferait la course et que d’abord il était déjà en train de faire la course depuis tout-à-l’heure alors na elle-​​même d’abord.

Papa et Maman com­mencent à s’inquiéter. Le jour décline petit à petit et ils se rendent comptent qu’ils sont perdus.

Pendant ce temps, le papa et la maman seraient en train de jouer dans leur coin. L’autre mon­sieur moche serait en train de perdre la course bruyamment et la pous­sette aurait été oubliée pour se maquiller un peu partout.

Papa et Maman s’arrêtent au bord de la route. Lui récupère la carte, il pense qu’il saura mieux la lire, que c’est pas pos­sible d’être perdu ici, qu’on y voit rien dans cette voiture, que c’est bien calme tout d’un coup. Elle lui jette des regards sévères, elle pense qu’il recom­mence à s’énerver, qu’il ne maî­trise plus ses gestes, qu’il n’avait qu’à pas louper la sortie, qu’elle se repose des ques­tions, qu’elle n’entend plus rien.

Papa et Maman se retournent l’un vers l’autre. Après un instant, ils pro­longent leurs regards vers l’arrière. L’un contre l’autre, le papa et la maman dor­mi­raient paisiblement.

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