par Franck Thomas

Tangentes du Voyage au bout de la nuit.

Le siège

janvier 2009

« Il fut émis quant au choix de la cave une série de propositions différentes. »

Dès la publi­cation de l’annonce, l’agitation avait gagné le village. Per­sonne ne voulait laisser passer l’occasion.

Par petits groupes, jeunes, vieux, pauvres et pauvres gagnaient main­tenant l’adresse indiquée au bas de l’affiche, déjà bien connue de tous. Cahin-​​caha, la chaîne s’étirait vers le château. Quelques rires nerveux fusaient, de cer­tains qui com­pre­naient sans doute que le nouveau sen­timent qui les menaient, l’espoir, n’était pas si éloigné de celui qu’ils avaient tou­jours connu : la crainte.

« Cherche cave. Apporter directement au château. »

Les plus chanceux, qui dis­po­saient d’un véri­table sous-​​sol, n’avaient pas hésité à démembrer leur habi­tation pour trans­porter à dos d’homme toutes les pièces cor­res­pondant à la demande. Ça et là, on dis­tin­guait quelques auda­cieux loca­taires qui ten­taient leur chance, l’un avec une cave à vin, l’autre une cave à cigares. Moins chargés, ils dou­blaient les pre­miers, esquivant leurs pro­jec­tiles de briques et de broc. Céleste, la vieille, ne portait rien. Elle menait par le bras son Ber­trand, les yeux rivés sur le château. Il ne bron­chait pas. Certes, tout le monde s’accordait à recon­naître qu’il était un peu cave, mais… pouvait-​​on jouer ainsi avec le maître ? Ils n’en avaient de toute façon plus pour long­temps. Le Serge enfin mar­chait seul, mains dans les poches. Il ne dou­blait personne.

La grande cour du domaine servait d’antichambre. On entre­posait jalou­sement, sous le regard des gens d’armes, en attendant son tour. Un à un, les can­didats étaient reçus, happés par la bâtisse, digérés cer­tai­nement dans quel­conques donjons, puisque aucun ne sem­blait res­sortir. Cela ne dis­suadait per­sonne. Le Serge som­nolait sur un sac dans un coin.

Lorsque vint son tour, il aperçut la longue file qui s’étalait encore dans le cré­puscule, avant d’embrasser la pénombre de pierre. On le conduisit sous diverses chan­delles au bas d’escaliers obscurs. Il ne dis­tin­guait pas plus loin que ses pas. Peu à peu son regard s’affina. Les longues galeries qu’il par­courait depuis quelques minutes lais­saient main­tenant appa­raître leurs gar­diens, ins­tallés comme des piquets à inter­valles régu­liers. Le Serge les reconnut : Ils l’avaient précédé dans la file. Tous les can­didats pre­naient fiè­rement place au long de son par­cours, res­pon­sables de leurs caves qu’on avait scru­pu­leu­sement rangées der­rière eux, comme la niche ampli­fiant le chien. Tous ces antres dépo­si­taires des plaisirs secrets, des cadavres empla­cardés, des interdits de l’existence, s’inscrivaient désormais comme fon­da­tions pour l’édifice. La galerie sem­blait infinie.

Il aperçut la vieille Céleste, gardant hau­tement son Ber­trand. Son bras ne serrait plus que la lance, seulement. Lui n’avait pas la lon­gueur de s’allonger.
Le Serge ne portait rien. Au loin, il dis­cernait les empla­cement dis­po­nibles. On l’installa bientôt comme il le pres­sentait, dos au mur.

Tout fut bientôt prêt. En cla­quant des talons, il reconnut soudain le sceptre en la lance qu’on lui avait remise, et dès cet instant, il goûta de l’arrière des genoux le velours du trône sur lequel on ne le verrait jamais s’assoir.

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