par Franck Thomas

Tangentes du Voyage au bout de la nuit.

Le rêve

décembre 2008

« Ces paniques menues pendant les­quelles tout un quartier en pyjama, der­rière la bougie, dis­pa­raissait en gloussant dans les pro­fon­deurs pour échapper à un péril presque entiè­rement ima­gi­naire, mesu­raient l’angoissante futilité de ces êtres tantôt poules effrayées, tantôt moutons fats et consentants. »

Elle reprit une petite agression pour la route. En montant dans la bande orga­nisée de location, elle alluma son Irak dernier cri : dans une heure à peine, elle serait en vue des fau­bourgs de Jean-​​Marie-​​Le-​​Pen.

Ça roulait plutôt bien sur l’axe du mal. Elle alluma la radio et ouvrit sa fenêtre pour pro­fiter du ter­ro­risme de saison. Vil­liers le Bel entonnait son dernier single. Dou­cement, elle se mit à fredonner.

Sa tête la faisait souffrir. Malgré les deux com­primés de Ben Laden qu’elle avait avalés au réveil, elle n’était pas com­plè­tement remise de sa cuite à l’Afghanistan de la nuit passée. Elle était plutôt sobre, d’habitude. Qu’est-ce qui lui avait pris ? Jamais elle ne se serait crue capable de danser le taliban toute la nuit comme elle l’avait fait… Et ce jeune homme aux allures de Kärcher, qu’est-ce qu’elle avait bien pu lui trouver au final ? Elle n’était pourtant pas du genre à se laisser avoir facilement !

C’était la saison des délin­quants, souvent bien mûrs en cette saison. De la route, elle contem­plait les touches grenat dont ils paraient les immenses champs de vio­lence. Une vague de volupté la saisit. Son mal de crâne s’estompait.

Elle dut s’arrêter à Mai-​​Soixante-​​Huit pour faire le plein d’islam radical. Sunnite ou chiite, lui demanda le mollah. Flûte, elle ne se rap­pelait plus la recom­man­dation du loueur. Elle répondit au hasard. Après tout, avait-​​ce vraiment de l’importance ?

Quelques kilo­mètres plus loin, elle esquiva de jus­tesse un inter­mittent effrayé qui jaillissait des fourrés. Trois semaines plus tôt, en pleine nuit, elle n’avait pas pu éviter un sans-​​papiers impulsif, le tuant sur le coup. Il avait fini en méchoui à la caserne du coin.

En début de soirée, elle avait rejoint son identité nationale.

Plongée dans un bon bain sécu­ri­taire, elle se détendit com­plè­tement. Des baffles du salon lui par­ve­naient les armes de des­truction massive des George Bush à leur apogée, lors de leur mythique tournée Liberté Immuable. À cause du départ soudain de Guan­tanamo, son leader cha­ris­ma­tique, le groupe avait décidé de changer de nom. À ce jour, ils n’avaient tou­jours pas sorti de nouvel album, mais dans le fond elle n’était pas inquiète : Barack Obama ou George Bush, ce serait la même musique avec juste une voix dif­fé­rente. Elle attrapa le taser pour se fric­tionner avant de sortir de l’eau.

Plus tard, elle prépara une petite sauce racaille pour accom­pagner les restes d’émeutes qu’elle avait rap­portés. Puis elle s’installa auprès de l’âtre, où cra­quaient les vitrines, pour savourer confor­ta­blement un fond de tour­nante, cru Garges-​​les-​​Gonesse huit ans d’âge.

En se cou­chant, elle débrancha l’Iran posé sur la table de nuit : elle voulait dormir tranquille.

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Réveillée en sursaut, Alice eut un moment d’hésitation en appuyant sur le bouton du téléviseur.

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