par Franck Thomas

Tangentes du Voyage au bout de la nuit.

Le produit de la quête

mars 2009

« Des bis­trots en bas­tions, de momi­nettes en cafés crème, nous par­tîmes donc six au hasard des mau­vaises direc­tions, à la recherche de ce nouvel abri qui paraissait spé­cialisé dans la gué­rison des inca­pables héros dans notre genre. »

– Et si on bra­quait une banque ? a soudain proposé Jason, pro­fitant de la torpeur pour ravir la tasse et engloutir les quelques gouttes refroidies qui, dans l’action, avaient échappé au débor­dement sur ses cuisses. On l’a regardé avec chacun une idée dif­fé­rente en tête.

Jason (« Djé­zonne » c’est son nom de scène, mais per­sonne ne l’appelle Mat­thieu), je l’ai choisi aussi pour ça, ses idées fra­cas­santes. On regrette parfois de les suivre (la gazon de mes parents n’était pro­ba­blement pas assez mélomane pour apprécier sa reprise de « Que je t’aime » à la pelle-​​bêche), mais il faut bien recon­naître qu’il ouvre des pers­pec­tives. Après tout, c’est lui qui a suggéré à D‑Man le coup des mes­sages sur HFR, et ça, c’était une sacré bonne idée. Un jour qu’on com­mençait à se réunir avec Portos autour de notre café sym­bo­lique, je l’ai reconnu à une table : il s’était brillamment fait remarquer au premier tour de la Star Academy en rendant son repas sur la blon­dasse gra­ba­taire, ça valait toutes les épreuves d’initiation. Illico, il nous a rejoint, et grâce à lui bientôt on dégottait Arnold.

Quand j’ai vu sa vidéo, à Arnold, hon­nê­tement ça ne m’a pas vraiment bluffé (d’accord, je venais juste de voir celle du mec qui fait les yeux bandés un double saut périlleux au-​​dessus d’une voiture avec le tri­cycle de sa petite sœur, ce qui avait peut‑être un tan­tinet blasé l’enfant en moi…). Mais ce qui m’a coupé les bras, broyé les che­villes et éclaté l’arrière du crâne comme une coquille d’œuf mollet, c’est qu’un million de per­sonnes l’avaient vue, sa vidéo, et ça, fallait quand même le faire ! Je ne dis pas que j’aurais réussi une aussi belle gamelle que lui (surtout que je ne maî­trise pas trop ce modèle de brouette métal­lique, surtout en escalier), mais attirer autant de monde avec si peu, ça mon­trait bien le potentiel dont ce type était capable. Il ne s’est pas fait prier pour faire partie du groupe. Je n’étais pas peu fier de cette nou­velle recrue, quelque chose me disait qu’il allait nous étonner. Ça n’a pas loupé cette fois-​​ci non plus.

– Ou pourquoi ne pas chopper le cha­lumeau du lycée et fondre de nou­velles bar­rières en plein centre-​​ville pendant la nuit ? a-​​t-​​il dit dou­cement. On pourrait faire un beau laby­rinthe dans le quartier de la gare… 

J’ai vu tous les yeux briller. Dans ma tête, quelque chose com­mençait à prendre forme. Per­sonne ne dit rien, mais je sentais D-​​Man prêt à décoller. Il se mit à se gratter la nuque, les doigts fré­tillants : ça n’allait pas manquer d’être posté dans la demi-​​heure, une idée pareille.

Didier, puisque c’est son prénom, c’est un peu la brute efficace. Pas fran­chement mal­adroit, mais mys­té­rieu­sement inca­pable de finir une journée sans dégâts col­la­téraux. On croirait presque qu’il apporte un soin par­ti­culier à tout ce qu’il casse, afin de réduire un peu plus à chaque nouvel exploit le taux de répa­ration envi­sa­geable de l’objet meurtri. Bien entendu, tout cela est chez lui invo­lon­taire, et l’on peine encore aujourd’hui à déter­miner exac­tement le sen­timent dans lequel son mauvais sort le plonge. For­cément, une des­tinée pareille ne pouvait lui épargner le nom par lequel nous l’avons tous connu : Demo­lition Man, hum­blement rac­courci en D-​​Man (pour épargner l’évidence à ceux qui ne le connaissent pas encore, sans doute).

Ayant eu vent de notre clan, il voulut abso­lument en faire partie. Lorsqu’il vint nous trouver, en plus de la poignée de notre local qui lui resta dans les mains, il n’avait à pré­senter comme gage d’excellence qu’une mention assez bien récemment décrochée au bac (ce qui s’avérait certes insuf­fisant mais ne manqua pourtant pas de nous sur­prendre vu l’expérience que nous avions du bon­homme). Il nous fallait un concret un peu plus glo­rieux, ça ne faisait pas de doute. Et c’est là que Jason évoqua hardware​.fr, deuxième plus gros site de forum fran­co­phone… il n’en fallait pas plus pour sti­muler notre gros D : en quelques semaines à peine (ce qui relève du miracle), il avait posté près de dix mille mes­sages sur dif­fé­rents sujets (la plupart dont il ne connaissait rien), tout ça sans se faire bannir une seule fois. C’était indé­nia­blement un exploit, nous le recon­nais­sions tous sans tor­tiller. Même Portos était un peu jaloux de l’ombre que le gros D com­mençait à jeter sur ses chevilles.

C’est que le petit Jésus (Portos pour les intimes, en raison de ses ori­gines) n’était pas prêt à céder son trône à qui­conque, surtout pour une célé­brité micro-​​confinée comme celle du D-​​Man. Sa célé­brité à lui, elle n’était pas vir­tuelle, les jour­na­listes de la télé locale l’avait bien saisie au point d’en faire trois minutes de reportage pour l’édition du 11h, de sa célé­brité à lui. Eh, ce n’est pas tout le monde qui sait chuter de 4 étages sans une blessure (même acci­den­tel­lement). C’est vrai que son forfait com­mençait à dater un brin, tout le monde l’avait oublié (il restait le seul à penser qu’une stèle lui était érigée dans les studios de France3 Picardie) mais on avait l’enregistrement sur cas­sette, et ça valait tout le tin­touin possible.

Portos entendait bien rester le plus glo­rieux de nous tous, quitte à rester aussi le plus petit (ce dont per­sonne n’aurait jamais osé douter). En fin de compte, c’était quand même lui qui était à l’origine de ma révé­lation. Si le clan existait, on le devait bel et bien à sa chute ances­trale, et rien que cela la rendait plus impor­tante que tout ce qu’on pourrait jamais faire. Peu après la venue des jour­na­listes, on a com­mencé à se retrouver avec Portos. On com­mandait un café qu’on buvait à deux (plus tard à six, il fallut ama­douer le cafetier), comme Graal mys­tique des hommes valeureux du clan en train de naître. J’avais tou­jours senti cette aspi­ration à une haute des­tinée, et cette ren­contre en scellait l’envol. Comme un signe de cet élan, j’avais entamé quelques semaines aupa­ravant la rédaction sur internet de mon grand œuvre. L’histoire était en marche. J’en écrivais un nouveau morceau chaque semaine. Long­temps incer­taine, l’issue se pré­cisait peu à peu.

– Mais si on se fait piquer !

Ça, c’est Phil. Il est revenu un jour d’un séjour à Paris en affirmant que grâce à lui, Pascal Obispo n’avait pas raté son métro (il aurait bravé l’interdit pour lui tenir les portes pendant le signal sonore). Le clan était déjà constitué, D-​​Man venait de nous rejoindre. Je sentais bien que Phil cher­chait à y entrer par n’importe quel moyen depuis au moins deux bonnes semaines. Per­sonne n’a cru un seul instant que Pascal Obispo aurait pris le risque de monter dans la rame si Phil lui avait tenu la porte, vu la conformité mus­cu­laire de celui-​​ci avec un courant d’air fla­tu­lentiel. Mais Phil est mon cousin. Nous étions désormais six dans le clan.

Alors que l’énormité de mon regretté parent déliait les langues, je venais de mettre au jour le fond de ma pensée. L’évidence émer­geait dans sa grande clarté. Merci Phil ! La réponse était simple. Il avait fallu l’innocence abrutie d’un peureux mythomane pour la rendre limpide. Ce que nous cher­chions tous depuis le début, et moi le premier en fondant ce clan, c’était bien sûr à retrouver le confort tran­quille d’une vie sous contrôle, en se débattant le plus fort pos­sible pour y par­venir, par n’importe quel moyen… Nous tou­chions au but.

Je les fis taire et leur annonçai ce que nous allions faire. Leurs yeux brillaient de mille éclats. Ma pro­po­sition dépassait (je le pensais bien) tout ce qu’ils avaient imaginé.

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