par Franck Thomas

Tangentes du Voyage au bout de la nuit.

La nuit

décembre 2008

« À les voir tous dévaler ainsi, gros et petits, les loca­taires, fri­voles ou majes­tueux, quatre à quatre, vers le trou sauveur, cela finit même à moi, par me pourvoir d’indifférence. »

Le quinze approche. L’oppression gagne. Rabougris, ver­dâtres, ce sont les ormes de l’allée. Finis les temps de l’empathie, accueillants élé­ments, oui finis, les âmes ébaudies, l’arrivant sincère. Il n’y a plus de protégé. Plus d’attentions vir­gi­nales. Je suis, au fond, l’homme du pavillon après la chicane, au 37. Et la facture est en route.

Tous les soirs, le long du retour asphalté, ces his­toires qui m’imprègnent. Plan­quées dans mon quo­tidien inchangé, tapies parmi peut-​​être les sou­venirs d’une exis­tence, ce sont les nos­tal­giques images de la rupture. Tou­jours elles me reviennent, ces impres­sions, enfin, enfin, l’accomplissement, me disais-​​je, le pavillon, la réussite, l’allée, les ormes fleuris, le bonheur peut-​​être, le double vitrage en tout cas. Toute cette joie au naturel, l’échange com­plice entre nous, nous tous, ce nouveau nous, chez nous, ensemble, le lotis­sement la télé câblée les ormes fleuris et moi. Sym­biose ultime des je contem­po­rains. Rien ne pouvait contrer notre félicité. Si j’avais imaginé.

Le mépris de cette nature jadis aimante, je l’esquive main­tenant des écou­teurs branchés. De l’écran tactile. Du volume et du sourire tra­versant. De tout ce que je peux. De l’internet sans fil, des stores auto­ma­tiques, du bar­becue d’intérieur. Je ne suis plus dupe. On m’a floué. Je sais main­tenant. L’écran le plus large ne m’en sauvera pas. Il faut tout reprendre. La note arrive.

Depuis mon appa­rition, je n’ai cessé de naître. Happé chaque fois d’une cer­titude à l’autre, vers de nou­veaux pla­fonds. Je dus m’extraire et m’adapter, entretenu tou­jours dans ma naïve engeance par les tenants de chaque palier. Ouvrir le champ. Découvrir les lois nou­velles. Dévoiler les chefs de clans. Grimper un peu plus, un peu mieux. Je suis au top de ma caste. Mais la facture m’attend tou­jours, la trace écrite de l’échec latent, de l’illusion des ormes fleuris.

Car le quinze de chaque mois, je dois payer.

C’est presque une cer­titude désormais : je ne suis pas chez moi. Cette révé­lation fatale anéantit ma vie. Pour avoir vu la lumière, j’en subis la gla­ciale brûlure chaque jour un peu plus fort. Douze fois l’année, à l’approche de l’échéance, des fièvres m’emportent, une lame de fond me lacère le ventre et je délire des nuits entières sur la machi­nation dont je ne suis que le jouet stupide. Qui donc tient les rênes de mon exis­tence ? Qui se joue de ma prospérité ?

Les sens libérés, j’entends désormais les mur­mures qui filtrent de sous les étals, der­rière les vitrines, je perçois le double sens des conver­sa­tions volages. Partout l’on évoque la caste divine, l’élévation ultime. Le mystère reste grand mais le doute ne m’est plus permis. Il y va de ma survie : par n’importe quel moyen, je dois entrer en contact avec ces fameux Propriétaires.

Après d’âpres recherches, la piste d’une étrange com­mu­nauté m’a été révélée. Par d’infinis intrigues, j’en ai approché les membres, partagé l’appétence, bientôt initié à leurs offices. On m’y trouve fidèle, chaque semaine. Un ché­quier nous ras­semble. Peu de révé­la­tions s’affichent, le silence se regarde, mais, en pro­fondeur pourtant s’appliquent les bou­le­ver­se­ments hié­ra­tiques dont chacun de nous vit l’intime pro­gression. Nous, enfin, nous pur, nous vrai, pour atteindre à l’extase der­nière, nous aux reins ceints, au but établi, à la vérité dévoilée.

Les Pro­prié­taires existent : j’en serai bientôt. Ce n’est qu’une question de temps, pendant que les autres embarquent. Avides, hys­té­riques, ce sont les foules igno­rantes tar­tinant le pavé de leurs puérils relents. Elles beuglent au scandale sans com­prendre, oui ful­minent, vou­draient recueillir par la sou­plesse du doigt le sacre glo­rieux auquel notre ascèse nous destine. Que saisissent-​​ils de notre quête, tous ces falots ignares, dont l’insistance n’éclaire que la misère ?

Une femme est notre guide, meneuse phi­lo­so­phale de la trans­mu­tation à venir. Dès les pre­mières approches son aura me ravit. Non pourtant qu’une finesse par­ti­cu­lière de son ana­tomie incite à l’apprécier, mais Christine le dégage, ce pouvoir auquel nous aspirons tous, il émane d’elle en la portant à notre tête. Une fas­ci­nation secon­daire s’empare de moi. Je ne peux la quitter, des yeux, du tout.

J’ai remisé mes écou­teurs pour n’ouïr plus que ses paroles, je ne vois plus les ormes amers seul son regard peut refleurir à chaque instant sur le bitume, un nouveau nous s’ébauche, plus fort, plus nous, les images changent encore. Elle s’étale alanguie dans mes nuits, s’ouvre aux pensées prin­ta­nières pour en chasser l’extrême repère, efface les traces des paliers brûlés, ce sont ses coups contre ma nuque au matin, et ses caresses le soir. Les fac­tures s’amoncellent.

Cependant nos travaux s’acheminent. J’y suis des plus ardents, un regard me suffit. Quelques détails m’entretiennent encore, je dois bien, il me faut avouer que le terme m’effraie, je le retarde, le rejoue tou­jours un peu plus dans mes tables éso­té­riques, la fin du voyage ne peut, ne doit être aussi morne, abs­conse, étourdie des efforts consacrés. Mais enfin, nous sommes prêts au passage. L’accès créé, sous peu l’autre monde sera nôtre. L’excitation m’emporte comme je cours l’annoncer à Christine, la joie nous exalte tous, qui vibre intensément.

Je la trouve. Elle œuvre déjà.

Tout le peuple envieux et salace est convié.

Christine est notre clé. Par elle doit s’opérer la finale accession. Et devant mes rêves défaits la voici façonnant à notre insu, toute d’amour étreinte, les nou­veaux Pro­prié­taires dans la masse informe des gredins. Le simple appareil qu’elle agite apparaît bien loin de celui de mes nuits.
La traî­trise est totale. La douleur indomp­table. Je ne peux subir plus long­temps son hideuse volupté.

Je sors. Le lourd manteau qui m’opprimait tombe de mes épaules. C’est la nuit déjà. Une route s’ouvre sûrement, devant. Je marche au loin, crai­gnant de croiser la lumière. Je sens mes yeux s’ouvrir, pour la pre­mière fois.

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