par Franck Thomas

Texte écrit en trois temps, mis en scène, en danse et en musique par Johanna Guetta avec la Com­pagnie Un d’Essence sous le titre noir.

Un lieu impossible

octobre 2005

Un lieu impossible.
Audace, des photos brûlent dans un coin.
T’aperçois. Là où il n’y a rien à voir,
par­ti­cu­liè­rement
là où tu n’es pas à voir. Il y a
des empreintes sur tes rails, combien
de sou­rires dans la tôle !
J’aime ton invi­sible.
Avec une pudeur inso­lente, tu te découvres dans
ces (micro­cosmes) révélés.
Plus d’yeux. Sans m’en rendre compte, ils se sont usés
à te savourer partout.
Je, les récu­pérer ? Sur le fil du pylône,
grimpe, il y a des miettes de macadam,
une lueur inef­fable aussi. Ils paissent. Sans rancune. Noir.
Me voici condamné aux idéaux, vul­gaires. Pri­sonnier
d’une impla­cable sym­bo­lique extorquée
au vivant. D’autres
ampu­ta­tions ne peuvent que suivre. Consé­quence de l’abstraction pro­gressive : je perds mon cor
Mes semis inachevés, angoisses, les pans de mon
incer­titude, tout y passe. Si seulement j’avais peur !
Alors que le cercle se rec­tifie, j’accueille la tan­gente.
Comment ? Elle fait des détours ! La voilà qui t’appelle,
vibration, mul­ti­pli­cités déli­cates, elle te connaît !
En modeste apprenti de ton absence,
j’ai peine
Nous te cher­chons ensemble.
Réveil.

On ne m’y prendra plus, à y perdre la vue.
Hé, tu dors ?

Tu te rap­pelles. Il m’est arrivé parfois de ne pas t’en parler, mais cela me devient de plus en plus impos­sible. Comment éluder.

Et ce rêve.

J’avais été, ne serait-​​ce que.
Nous n’avions, était-​​ce réel ? Une mort à petit feu, et pourquoi pas un suicide ?

Mais c’est elle ! Oui, c’est elle ! Pourquoi culpabiliser ?
On vous tente à la per­fection… qui ne la sai­sirait pas !
L’ai-je suivi ? Non, c’est elle qui m’attachait, cau­té­risant mes sens.
Je n’ai plus senti mon corps sous son cœur. De plus en plus immobile, je l’ai suivi.

Etais-​​tu encore pré­sente, lorsque les liens se sont mis à brûler ? Quand as-​​tu jeté le point final de ton asser­vis­sement, durant cette journée de quelques mois ?
Hé, tu m’écoutes ?

De la sen­si­bilité… Qu’on vous en jette, déchargez la cuve ! Un garçon sen­sible, bien sûr ! Qu’est-ce que vous croyez ? Je prend part à la vie, moi !
Je goûte avec délice l’amertume de mon café, en ne pensant à rien d’autre qu’à ses caresses contre mes parois. Sous mes pieds, le plancher ciré, le bois déchiré, sec, frais, ami. J’ai dans la vue un plaisir, pénétré à pleines mains souvent, par tous les pores, dans toutes ses nuances. Et tout au long du jour, ces esquisses, ces rafales, ces bribes, encore, jamais iden­tiques de mon quotidien.

Tailler son crayon, ouvrir l’armoire de la salle de bain, bon sang ! tourner la clé dans la serrure, décrocher le télé­phone, émietter un croûton, ouvrir la pre­mière page, ah !
Je suis dans la vie. Qui suis-​​je ? Tu pleures ?

Oui, j’ai fait tout ça. Ne pas perdre ma cer­titude. Ne me regarde plus, tu vois.
Quand aujourd’hui je parle de beau, où sont tes cheveux ? J’ai perdu ton sourire, tes mains, tes regards. Et comment, la cam­brure de tes reins, ta manière de hocher la tête ? Je ne parle plus.
Est-​​ce moi qui ne touche plus rien ou bien que plus rien ne touche ? Mes sens se sont nichés entre tes neu­rones. En per­pé­tuelle attente. On pourrait croire qu’il n’y ait plus rien, que tu m’aies tué, en quelque sorte. Un poison à effet tardif, pourquoi pas.
J’ai vécu !

Ce jour est la dernière nuit de mon rêve.

T’ai-je seulement effleuré ? Oui, sans doute.
Comme une mouche - qu’est-ce qu’une mouche - je me rap­pelle, mes doigts se sont déposés sur la peau, et tu m’arrachais. Tu m’as raclé.

Une salade, des ome­lettes, gas­pacho, tous les mêmes. Enfiler des radia­teurs, pourquoi pas ? Et conduire en ser­viette, boire les plus grands chefs d’œuvre de la lit­té­rature, je le peux. Enfin, d’un même élan, tu com­prends, puisque toi seule le vit désormais.

Vraiment, ce n’était qu’une journée, je crois. Puisque j’ai survécu. Et tu es encore là, c’est fou ! Oui, bien sûr, comment être debout sinon… J’ouvre les yeux, je les ferme surtout, j’articule, tu es là. Car ton absence t’a dévoré les ten­dresses, mais tu es là.

Comment oses-​​tu te pré­senter à moi sans pré­sence ? Pourquoi ai-​​je accepté que tu perdes tout ? Pourquoi ai-​​je accepté que tu me perdes ?
C’est elle ! Je n’existe plus, c’est elle !

Folie, froideur, désir. Eclat de la raison.
De mieux en mieux, la douceur de la perte.
Une his­toire de dons ? Je ne crois pas, non. On ne relève pas du domaine de l’échange.
Sinon, dis-​​moi : Où puis-​​je te contempler en moi ? Ce ne sont que mes bras, de partout la peau uni­forme, et jusqu’à mes orteils tou­jours.
Sais-​​tu m’avoir rien cédé ? Tu avais toute la place, pourtant, je crois, pardon.

Là où j’ai cru te dis­cerner des yeux, j’ai compris des blancheurs.
D’humaine, tu m’apparaissais droite et ça m’a pris.
Qu’avais-je construit ?
Tu l’as bien remplacé.

Etre à la hauteur ou ne pas.
Les flux, aïe. Tem­po­ralité vaine, je passais de l’instant. C’était mon poids, une ascension, qu’est-ce que c’était, perdu. C’est-à-dire tout, à cette époque.
Du fond des larmes, affliger les repères pour les extré­mités nues. On s’y sent, à force.
A peine humecter, pas même aligner, qui s’en sou­cierait ? Tout factice de toute façon, bien sûr, bien sûr, bien sûr. Il le fallait. Heu­reu­sement, j’étais mon insu.

Soudain tu sois, l’écueil salvateur.

Je m’arrime, ça tangue haut. La mer est calme,
on en veut des bouées rebelles, arro­gantes et sèches, sou­mises au dras­tique du port.
La fami­liarité du désert, d’une récur­rence crasse et sauge, pourquoi sa fertilité.

Etais-​​tu ton cul ?

La côte des omo­plates est en chute libre.
Per­sonne n’est en mesure d’en com­pléter l’encan.
Il y a des humides, ici, oh.
Comment ? Parce que.
On m’envoie vous dire que ce n’est plus les murs, qui portent.
Jambon. Pardon ?
Allumer, percer, enclenche, merci.
J’avais demandé des fesses, on m’a servi des reins.
Ce sont les qui pourtant. Si si.
Ah rouge. Bon.
Puisqu’il en est ainsi, c’est par presque du meilleur.

Et les couleurs, pardi.
Doublure du losange, quand on y croit, c’est vrai.

Je ne suis plus.
Emporté par la rec­titude que tu as modelé de ma chair.
Quelques cour­bures parfois, des arcs de cercle.
Peu à peu, j’ai dégrafé les sen­sa­tions, len­tement, dans un retrait contem­platif.
Plus de vieillis­sement, de plus en plus net.

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