par Franck Thomas

Électrons libres de la création.

Théodore Frot

août 2008

­C’était sa troi­sième visite aujourd’hui. Comme hier, je lui avais réservé toute l’après-midi.
Elle sort de mon bureau. Je profite des deux heures sui­vantes pour me remettre de la séance avec le pré­texte de ranger les affaires cou­rantes, avant que made­moi­selle Gaëlle vienne pré­parer l’agenda du len­demain. Dès que celle-​​ci arrive, comme tous les soirs ordi­naires je la salue, avant de ranger rapi­dement les dos­siers, puis j’enfile mon long par­dessus de laine noir. Je par­cours les ruelles avec la même allure que d’ordinaire — tout le moins il me semble — et ce n’est qu’une fois la porte de mon appar­tement refermé que je ressens les pre­miers tressaillements.

Mes pre­miers contacts avec elle remontent à une dou­zaine de jours. J’avais d’abord repéré le cabas rouge et noir au milieu de la foule du marché, ce ven­dredi 12 mars au matin, sous la pluie. Sans pouvoir dis­tinguer sa pro­prié­taire, je m’étais vu suivre ce sac à pro­vi­sions sans plus de raisons et tenter de m’en approcher, avec pré­caution tou­tefois pour ne pas inquiéter les clients arrêtés aux étals. Au fur et à mesure de la filature, je recon­naissais avec sur­prise mon propre par­cours habituel. Pro­fitant alors des bour­rasques, je remontai le col épais sur mon visage pour n’avoir pas à saluer de nouveau le boucher, le primeur et les autres com­mer­çants que j’avais déjà visités ce jour-​​là, comme en témoi­gnait mon chariot rempli pour la semaine. Ce dernier me ralen­tissait d’ailleurs sen­si­blement, et moi qui suis inca­pable de rien jeter, je me rap­pelle pourtant avoir plu­sieurs fois songé à l’abandonner dans une des allées bondées afin d’être entiè­rement libre de rejoindre le cabas qui exerçait sur moi, si mys­té­rieu­sement à ce moment-​​là, sa puis­sante influence. Enfin, après quelques détours, je découvris la petite sil­houette verte qui devançait les pro­vi­sions, avant qu’un vertige subit me la fisse défi­ni­ti­vement perdre de vue.
Plus tard, je méditais lon­guement sur les évé­ne­ments de la matinée. Sans par­venir à trouver une quel­conque expli­cation à mon com­por­tement à la vue du cabas, pas plus qu’au trouble violent qui m’avait assailli ensuite, je me trouvais de sur­croît dans l’incapacité étrange de ranger mes propres achats, condamné à laisser trôner au milieu de l’entrée le chariot et les péris­sables denrées qu’il ren­fermait. Ce soir-​​là, je m’endormis sur le canapé de réception, en proie à une agi­tation que je n’avais plus ren­contrée depuis au moins trente ans.

La semaine qui s’écoula me laissa en paix, jusqu’au jeudi midi. Je passai le week-​​end chez ma sœur, ayant pris l’habitude de lui rendre visite régu­liè­rement depuis la dis­pa­rition de mon beau-​​frère. Comme à chaque fois, j’arrivai avec un bal­lotin de cho­colat et un nouveau casse-​​tête pour les enfants. Je me plais à penser qu’ils attendent impa­tiemment ma venue, n’ayant pas la joie d’être mis à l’épreuve par un père sti­mulant.
Ils m’accueillirent comme à l’accoutumée, avec une ardeur non-​​dissimulée. J’emportais cette fois-​​ci en plus des pré­sents habi­tuels mes pro­vi­sions de la veille restées dans le chariot, afin qu’elles ne demeurent pas perdues pour tout le monde. Ma sœur, à qui je ne soufflai mot de mon aventure, n’eut aucun mal à les sortir, puis à les pré­parer. La fin de l’hiver était douce, nous déjeu­nâmes tou­jours sur la ter­rasse, poussant même jusqu’à prendre le thé aux der­niers rayons du soleil. Et pendant que les enfants redou­blaient d’adresse et d’orgueil pour ter­miner leur nouveau jeu avant mon départ, j’aidai ma sœur dans les démarches admi­nis­tra­tives qu’elle n’avait jamais aupa­ravant eu à se soucier d’entreprendre, avant de les embrasser tous et de prendre à pied le chemin de la gare, sac sur l’épaule.
Dès le len­demain, j’étais repris par mes patients, et je dînais tous les soirs à la bras­serie de mon quartier pour me changer les idées — j’y retrouvai deux soirs de suite de vieilles connais­sances qui ache­vèrent par le récit de leurs récentes aven­tures de me faire oublier la mienne.

Il arrive souvent qu’un patient ne vienne pas à son rendez-​​vous habituel, sans pré­venir. Cela fait partie du pro­cessus thé­ra­peu­tique. Rares sont ceux qui peuvent y résister, mais de nom­breux osent la récidive. Ce fut le cas de M. Bally que j’attendis à onze heures le jeudi suivant. Toute séance qui n’est pas annulée restant due, je me contentai d’ajouter à la dette exis­tante de mon patient sur le carnet dévolu à cet usage le tarif de la séance, en me réjouissant silen­cieu­sement de pouvoir déguster plus tôt que prévu un fond de l’excellent Islay rangé dans le dernier tiroir de mon bureau. Je n’eus pas le luxe de humer deux fois les vapeurs du single malt que la son­nette du cabinet retentit. Il était onze heures qua­rante, bien trop tard pour la séance. Je laissai mon verre sur le bureau et tra­versai la salle d’attente en mau­gréant. Sans un coup d’œil au judas, j’ouvris : une jeune femme en san­glots me tomba dans les bras.
L’ayant assise sur un fau­teuil proche, je l’observai pendant qu’elle mettait fin à ses pleurs. Il y avait bien long­temps qu’une femme aussi char­mante n’avait franchi le seuil de mon cabinet. Béné­fi­ciant d’un brin de renommée, j’ai la chance d’avoir connu au cours de ma car­rière ce que la société recèle de plus raffiné en matière d’élégance féminine — et pour quelques spé­cimens, des plus inti­mement –- mais je ne pus me rap­peler aucune main égalant en déli­ca­tesse celle qui tam­ponnait ce jour-​​là un petit mou­choir sur ces pau­pières rougies. Je n’osais rien dire, inca­pable d’interrompre ses hoquets, dans l’attente d’un regard, d’une phrase. Je m’assis à mon tour, à ses côtés. Après quelques soupirs, elle releva la tête.
— Pouvez-​​vous me recevoir ?
Ce fut tout ce qu’elle dit, accro­chant ses yeux verts à mes épaules. Sa voix chaude me saisit le ventre. Je restai un instant immobile, puis, sans un mot, me levai dou­cement en lui indi­quant la porte du bureau restée ouverte. Elle me précéda d’un pas hésitant et je fermai la porte der­rière elle.

Le premier rendez-​​vous est géné­ra­lement un peu inti­midant, et à cette occasion j’ai tout un éventail de ques­tions pré­dé­finies pour enclencher le pro­cessus, si le patient ne par­vient pas lui-​​même à entamer le dia­logue. C’était moi l’intimidé ce jour-​​là, et je n’eus pas le temps de songer aux ques­tions.
— Tourbé, iodé… comme je les aime.
Elle portait déjà le verre à ses lèvres lorsque je la rejoignis au bureau, désar­çonné par son audace – et puis­samment séduit bien sûr. Je rangeai le whisky, parvins à la faire asseoir pour entamer la ren­contre dans le cadre pro­fes­sionnel qu’elle était venu trouver. Puis elle se mit à parler, retrouvant son état initial, comme si l’étonnant culot qui l’avait saisie une minute aupa­ravant n’avait été qu’une hal­lu­ci­nation.
De nouveau, sa voix m’ébranla. Je regrette aujourd’hui de n’avoir pas consigné les détails qu’elle me révéla dès ces pre­miers ins­tants, si absorbé que j’étais à traquer dans ses moindres gestes, dans la moindre into­nation de son dis­cours, le secret de la fas­ci­nation qu’elle exerçait sur moi.
Elle évoqua rapi­dement la mort brutale de son frère comme élément déclen­cheur, les crises de larmes quo­ti­diennes, ses essais pro­fes­sionnels, son mariage imminent. Elle s’exprimait dans une langue que je connaissais bien, dont les expres­sions m’étaient fami­lières, et pleine d’une assu­rance contrastant étran­gement avec les doutes qui sem­blaient l’assaillir.
Je l’écoutais, je l’observais surtout, et soudain me revint en mémoire l’image du cabas rouge et noir, tiré par la sil­houette verte. Je tentai d’éloigner ce sou­venir incongru, mais ma vue se troubla, je fus pris de vertige alors que s’imprimait en moi la scène avec vio­lence, et je constatais dans mon délire que la voix de l’inconnue aug­mentait l’intensité de la vision. Elle se tut lorsque mon stylo roula à ses pieds. J’étais affalé sur le bureau.
Peu à peu, je reprenais mes esprits, la vision dis­parut. L’inconnue n’osa pour­suivre son récit, et se contenta de me tendre le stylo lorsque je relevai les yeux vers elle. Un silence gêné allait s’installer. Je convins alors rapi­dement d’un rendez-​​vous pour la semaine sui­vante, notai son nom dans mon agenda et la rac­com­pagnai. Avant de refermer la porte et m’effondrer dans le fau­teuil qui l’avait accueillie une demi-​​heure plus tôt, je lui posai une der­nière question : vingt-​​six ans, fut sa réponse.

J’annulai tous mes rendez-​​vous de l’après-midi et laissai un mot à made­moi­selle Gaëlle indi­quant une indis­po­sition pas­sagère ; qu’elle ne s’inquiète pas et prépare tout pour le len­demain. J’étouffais, l’effrayante exci­tation que cette jeune femme avait pro­voquée en moi ne sem­blait pas vouloir s’apaiser — il fallait que je sorte. Les visages dans la rue m’agressèrent, je dus comme au marché m’en pro­téger du col épais de mon manteau. Je déam­bulais à pas serrés, esquivant les sil­houettes du regard, ruminant des consi­dé­ra­tions tech­niques les plus éloi­gnées pos­sibles des deux démons qui m’assaillaient et que je crai­gnais de voir revivre en chaque passant. La sil­houette enfantine au cabas et celle fran­chement féminine de ma nou­velle patiente me har­ce­lèrent jusque dans les moindres ruelles. Deux heures se pas­sèrent ainsi, et j’abandonnai la lutte pour reprendre le chemin de mon domicile. Une fatigue pro­fonde m’envahissait, m’ôtant toute pos­si­bilité d’analyser les évé­ne­ments de la journée. Sitôt chez moi, fié­vreux, je m’alitai.

Sur une car­riole, un garçon d’une dizaine d’années par­court accom­pagné d’une femme plutôt jeune qui semble être sa mère un pays très enso­leillé. L’attelage par­vient à un village, qu’il tra­verse sans s’arrêter. Les habi­tants sont dans la rue, pro­fitant du beau temps ils dis­cutent, mais les pas­sagers de la car­riole ne par­viennent pas à les com­prendre car les vil­la­geois s’expriment dans une langue qui leur est inconnue. Tout d’un coup, le garçon se met à pleurer, il ne veut plus être seul. Sa mère –- est-​​ce vraiment sa mère ? — le console, et voici que l’enfant en profite pour lui faire l’amour. Il se réveille alors dans un appar­tement moderne, rempli de pommes de pin rouges – sa mère doit être cher­cheuse en pommes : il a rêvé du voyage qu’ils devront accomplir bientôt. Alors qu’il se dirige de l’autre côté de l’appartement, il aperçoit à côté d’une des pommes de pin rouge un petit bon­homme d’une dizaine de cen­ti­mètres, qu’on dirait tiré d’une aventure fan­tas­tique. Le garçon s’approche et découvre que le petit être est entiè­rement fait de fil de fer, ce qui ne l’empêche pas d’entamer la dis­cussion avec l’enfant, avant que les rejoignent deux autres elfes métalliques.

Je m’éveillai brus­quement ; tout était calme. Dans mon esprit flottait encore le rêve que je m’empressai de noter dans le carnet approprié. Je peinais à me ren­dormir. Après deux com­primés de noc­tamide, j’étais cette fois allongé à même le sol, les membres écartés. Bien qu’aucun lien ne me retînt, je me trouvais dans l’incapacité de mouvoir autre chose que ma tête, comme si j’avais été attaché aux poi­gnets et aux che­villes. Un tour d’horizon me révéla que j’étais seul, et je ne pus dis­tinguer aucun bâtiment ni même aucun relief aux alen­tours ; rien qu’une plaine dure et sablon­neuse sur laquelle j’étais pro­ba­blement destiné à ago­niser. L’angoisse me reprit : à la merci de tous, je redoutais l’irruption de plus en plus cer­taine de mes démons, venus achever leur entre­prise de la journée. Dans un élan de terreur j’aperçus alors les marques des­sinées dans le sable ; et je sus. Les lignes, comme tracées au bâton, s’étoilant à l’infini sur la surface régu­lière, for­maient un mandala — un cercle sacré oriental destiné à la médi­tation – un mandala infini dont je consti­tuais pré­ci­sément le centre. Et de ma gorge monta un cri, qui ne dépassait pas mes lèvres closes.
— Carl, Carl, pourquoi m’as-tu abandonné ?

Le jour se levait à peine. Je m’habillai en hâte, la cafe­tière sur le feu. De toutes les étapes mati­nales, c’est à la dégus­tation du café que j’accorde la pri­mauté, désireux de la savourer dans toutes ses nuances. Entre autres, le café matinal se prête mer­veilleu­sement aux asso­cia­tions d’idées. Ainsi à coups de gorgées chaudes et par­fumées, mon épopée noc­turne retrouvait les angoisses de la veille, où je navi­guais à tâtons, métho­di­quement, jusque sur le chemin du cabinet.
J’évitai soi­gneu­sement le marché, et le soir venu, ayant consommé ma ration heb­do­ma­daire de névrosés chro­niques, j’allai sonner chez ma sœur

Les enfants, après un instant d’hésitation où je crus d’abord qu’ils n’avaient pu résoudre le jeu du week-​​end pré­cédent, m’accueillirent de leurs sol­li­ci­ta­tions habi­tuelles. A leur grand dam, je n’avais pas prévu de casse-​​tête pour eux cette fois-​​ci, déjà trop imprégné du mien – qu’une pensée furtive me faisait du coup envi­sager de leur sou­mettre !
— Jeanne, dis-​​moi, as-​​tu gardé la marion­nette de notre oncle Christian ?
Pendant que j’étêtais les haricots, elle partit silen­cieu­sement l’exhumer du mau­solée que consti­tuait la grande armoire de sa chambre.
— Paul la mani­pulait souvent, pour des spec­tacles aux­quels les petits riaient… Maudite !

Elle regardait tris­tement la sil­houette de métal échouée sur la table de la cuisine, je la voyais com­battre ses propres doutes, réfréner le sou­venir des longues heures d’attentes sans réponse. Tout en conti­nuant à viser la cas­serole, je me remé­morai la pre­mière ren­contre avec la marion­nette.
J’avais quatre ans, dans un jardin public en com­pagnie de ma mère, je décou­vrais Guignol avec transport, déjà touché par le grand inconnu à l’intérieur de l’homme — celui qu’on ne voit pas mais qui dirige ses paroles et contrôle ses gestes. J’avais été inta­ris­sable sur le trajet du retour. Alors ma mère m’avait solen­nel­lement fait asseoir dans le grand canapé du salon et m’avait pré­senté Moo-​​Laïn, allongé ce ven­dredi au milieu des légumes crus.
Un per­sonnage de fer et de foin rap­porté d’un pays exo­tique, cadeau de mon oncle aven­turier à sa petite sœur chérie pour ses treize ans. Moo-​​Laïn, le nom d’origine, avait-​​il pré­tendu en lui remettant. La seule trace vivante de l’oncle que nous n’avions jamais connu.
Elle fut par la suite l’unique cadeau de ma mère au mariage de ma sœur Voulait-​​elle la pré­server ? Conjurer le sort de sa propre détresse ? Le mois pré­cédent l’union de mes parents, mon oncle s’abîmait en mer avec deux marion­nettes qu’il rap­portait de contrées mys­té­rieuses comme cadeau de mariage. Peu après ma nais­sance, notre père se tuait contre un arbre.
Lorsque trente ans plus tard, l’avion de mon beau-​​frère dis­pa­raissait au large de l’Atlantique, ma sœur enferma Moo-​​Laïn.
Je pelais les pommes de terre, sur le point de raconter mon rêve.
— Prends-​​là.
L’homme de métal reposait dans une boite à chaussure qu’elle couvrit et posa sur mes affaires.
— Emporte-​​la. Il n’y a plus de rôle pour elle ici.

J’avais la boîte sous le bras en repartant le len­demain à la gare. Au cours de la soirée, nous avions sorti les albums de famille, façon émue de récon­cilier nos sou­venirs écorchés, quel­quefois consignés dans les cahiers intimes de nos aïeux. Tout ces carnets vieillis consti­tuaient l’héritage familial dont ma sœur avait désiré la charge, sans que per­sonne ne com­prisse jamais vraiment pourquoi.
Je mar­chais vers la gare en son­geant à ces lignes relues la veille, reliques pré­cieuses, j’étais impa­tient surtout d’ouvrir sur les rails le livret bleu retrouvé dans le fond du carton et emporté à la hâte, dont l’allure m’était déli­cieu­sement inconnue.

« Samedi 20. Nous ne sommes pas sortis aujourd’hui car les vents vio­lents qui soufflent depuis le début de la semaine ont éclaté en pluie serrée. Louise est quand même allée chercher chez madame Lecoutre des œufs pour le dîner : son panier était trempé. De mon côté, je suis plutôt irrité, car ce temps capri­cieux m’empêche de retrouver René pour continuer notre partie. Je voulais apprendre les échecs aux enfants, mais Louise me l’a interdit. Elle trouve qu’ils sont trop jeunes, mais elle a tort car il n’y a pas d’âge pour les échecs. C’est une journée perdue. »
A travers la vitre une lumière vive m’aveugla soudain, le soleil perçait les branches nues au-​​delà des sapins qui lon­geaient la voie.
Je déchif­frais patiemment mon grand-​​père, au rythme sonore des éclisses et éclats enso­leillés, je le laissais me dévoiler son exis­tence plus frustrée que je l’aurais crue, en pleine expé­ri­men­tation d’une vie de famille à laquelle, semblait-​​il, il ne s’était pas vraiment préparé. Sous son œil, je décou­vrais ma mère bien avant que le deuil ne la ceigne, en petite fille espiègle et rieuse prête à suivre en vadrouille son grand frère adoré. Ce fameux grand frère, que je ren­con­trais enfin.
« Sur la route, nous nous sommes arrêtés dans une ferme pour le déjeuner malgré mes réti­cences. Les paysans nous ont accueillis étran­gement. Heu­reu­sement, il faisait beau et les enfants sont partis courir dans le foin. Nous avons mangé un camembert avec le pain de la ferme et un peu de vin rouge. Louise a rappelé les enfants mais ils avaient disparu avant de revenir tout chif­fonnés et bar­bouillés. La petite prétend que son frère l’a entraînée téter direc­tement au pis… Au moins ils sont nourris. »
Je consa­crais tout le dimanche au décryptage complet du carnet, passant souvent plu­sieurs dizaines de minutes à percer l’illisibilité d’un mot. Une sym­pathie inédite me venait pour ce grand-​​père ronchon et prag­ma­tique que j’avais tou­jours considéré comme un homme austère, bien qu’il m’eut initié au noble jeu ; à l’évocation dans ses lignes de l’immortelle partie du Zugzwang me revint son visage terne qui s’était soudain éclairé pour revivre le génie de Sâmisch à Copen­hague en 1923.
Sa passion : c’était bien le seul lien qui nous unissait. Nous nous rejoi­gnions pour nous affronter en cachette, ma mère ayant tou­jours honni l’échiquier qu’elle accusait de la dépouiller d’un père, alors qu’il consti­tuait pour moi l’unique accès à ce qui s’en rap­pro­chait le plus.
A mon insu, la tra­versée du cahier consumait toute mon attention, au point de me faire oublier mes démons en tous genres. Tout en douceur, mon aïeul jouait ainsi d’une diplo­matie qu’il dévoilait sur le tard pour m’affranchir de l’étonnant empire auquel je me trouvais soumis depuis deux jours. Je souris à plu­sieurs reprises. Le paletot en gabardine coupa court à ces succès.

« Nous sommes ici depuis cinq jours aujourd’hui. Depuis notre arrivée, il pleut. L’oncle et la tante de Louise sont des gens agréables mais je com­mence un peu à déses­pérer d’être contraint à la conver­sation. Car bien entendu, ils ne jouent pas. Nous passons d’une église à l’autre, les enfants en pro­fitent pour sauter dans les flaques. Je ne crois pas trop me tromper en estimant que la petite est trempée toute la journée de haut en bas depuis quatre jours… Je ne com­prends vraiment pas pourquoi nous avons attendu ce matin pour lui trouver un vrai paletot, alors que nous par­tions aussi pour ça.. Les églises avant tout. Je ne suis pas com­plè­tement certain qu’elle ne se mouille plus désormais, mais au moins on ne risque pas de la perdre. Joli tableau sous la pluie de voir sa gabardine verte au marché, qui tirait le cabas rouge et noir de nos hôtes ! Si j’avais pu pho­to­gra­phier ce moment… »

Je lus, relus, relus encore : la des­cription concordait bien avec l’anecdote vécue par moi dix jours plus tôt. Je posai le cahier, interdit. Un calme para­doxal s’emparait de moi.
L’appel à Carl Gustav Jung de mon rêve s’éclairait.
Qui mieux que lui, par l’inconscient col­lectif, pouvait expliquer le fait que m’ait ébranlé soixante-​​dix ans après, en se repro­duisant à l’identique, une scène de famille dont j’ignorais tout ?
J’allai pré­parer du café.

A ce moment-​​là, tout mon corps était déjà imprégné de l’incroyable décou­verte que je sentais rouler sous ma chair, aux fron­tières de la conscience. Dans mes veines, sur ma peau, cir­culait le message fan­tas­tique, éclairant jusqu’à son inévi­table issue.
Comme une ultime parade, je dormis cette nuit-​​là d’un sommeil de plomb.

Elle fut par­fai­tement à l’heure le len­demain – hier.
La semaine avait com­mencé sans sur­prise : le récit habituel des angoisses domi­ni­cales de madame Dufils, suivies des envolées mytho­manes de mon­sieur Krenst, avant d’accueillir le petit Daniel qui décrocha ses trois mots usuels durant toute la séance. J’étais ailleurs, rien ne m’occupait tant que d’observer en d’obsessionnels coups d’œil la pendule fixée à côté de la porte de mon bureau.
A midi pile, lorsque j’entrai dans la salle d’attente pour évacuer l’enfant, elle était là, plus char­mante encore que dans mes visions. Sans un mot, elle pénétra dans le bureau pendant que je refermais la porte du cabinet sur le garçon. Ma main trem­blait légè­rement. Avant de la rejoindre, j’avalai les deux com­primés pré­parés dans la poche de mon veston.
Pour pré­venir son audace, j’avais dépouillé mon bureau de tout objet ten­tateur. Pré­caution inutile ou efficace, je la trouvai sagement assise. A nouveau, ses yeux m’agrippèrent, ces yeux si fami­liers qui m’apparurent encore alors comme le reflet d’une passion indis­tincte, tout occupé que j’étais à esquiver la ren­contre véri­table.
Je n’osais entamer — dans l’attente peut-​​être de l’effet du calmant.
D’un tiroir, je sortis un carnet, et com­mençai à le remplir en silence de signes incom­pré­hen­sibles.
Sa voix s’éleva, chaude, posée.

Comment décrire ce qui se déroula durant cette séance que je croyais être la plus éprou­vante de mon exis­tence – avant de vivre celle d’aujourd’hui ? Étais-​​je vraiment prêt ?

Elle parla – durant combien de temps ? J’en avais perdu la notion.
Elle raconta son enfance, ses parents, son frère disparu, ses rêves déçus, ses désirs, ses projets. Inca­pable d’une parole, je m’efforçais de com­battre le trem­blement qui m’animait à nouveau pour noter avec la plus grande pré­cision tout ce qu’elle me confiait. Une transe inédite me pos­sédait, le corps et la conscience accordés par l’évidence. Je notais sans dis­con­tinuer, voyant s’inscrire sous mes yeux ce que je refusais encore d’admettre, ce qui ne pouvait advenir :

A travers une jeune femme de vingt-​​six ans au récit brûlant, en face de moi, c’était ma mère, que l’âge et le deuil avait récemment emportée, qui me dévoilait direc­tement tous les détails de sa jeunesse.

Je reconnus alors l’intensité du regard, je sus déceler les into­na­tions mater­nelles dans cette voix que la ciga­rette et l’alcool n’avaient pas encore déna­turée, il me sembla retrouver sur ce visage har­mo­nieux les expres­sions effacées chez ma mère par le deuil et les années.
Tout dans le récit de la jeune femme concordait. Son père féru d’échecs, les voyages, le grand frère voyageur abîmé en mer juste avant le mariage de ma mère — à vingt-​​six ans pré­ci­sément, cela me revenait. Sa mémoire était excel­lente, sans failles, je retrouvais avec la même pré­cision les his­toires que j’avais lues dans le carnet de mon grand-​​père, et, sans avoir osé l’espérer, je ren­con­trais pour la troi­sième fois la petite gabardine verte…

Il faisait nuit lorsqu’elle quitta le cabinet. Non qu’elle eut terminé son récit, mais sous le coup de la fatigue, nous avions taci­tement convenu de pour­suivre aujourd’hui, à la même heure.
Je ne lui ai rien révélé du fan­tas­tique de notre relation.
Lorsqu’elle avait évoqué Moo-​​Laïn – qui ne tar­derait pas à lui appar­tenir, sans qu’elle le sache encore – je ne lui avais pas non plus montré la marion­nette dans la boite à chaussure qui reposait à la place de la bou­teille de whisky, dans le dernier tiroir de mon bureau. De même, je n’avais pas demandé de pré­ci­sions – j’en eus été bien inca­pable, de toute façon – lorsqu’elle avait raconté les pans de son his­toire qui m’étaient restés inconnus. Tout cela était bien trop édi­fiant pour que je puisse aller plus loin déjà que de le vivre…
J’avais repris quelques cachets pour m’efforcer d’accueillir Mlle Gaëlle sans éveiller ses craintes, avant de reprendre le chemin de mon domicile, abruti par les drogues et le choc de la journée, une boite à chaus­sures sous le bras. Pendant toute la soirée, je fus pris de trem­ble­ments incon­trôlés, avant d’être ter­rassé, au milieu de la nuit, par de nou­veaux calmants.

Je n’aurais pas dû la revoir.
J’aurais dû avertir quelqu’un, un col­lègue, un ami – ma sœur.
Mon silence va à l’encontre de toutes les règles de déontologie,d’éthique.
Je suis inca­pable de prévoir jusqu’où m’emportera cette incroyable relation.
Les troubles qui m’assaillent sont de plus en plus vio­lents, incon­trô­lables. Ce soir, j’ai déjà de la peine à écrire.
Je devine que la pré­sence de Moo-​​Laïn à mes côtés n’est pas inno­cente. Peu à peu, il devient évident que je suis le pro­chain sur la liste, c’est inévi­table. C’est d’ailleurs pro­bable que je ne tienne pas la semaine. Ma sœur a déjà tous les papiers, de toute façon.

Peu m’importe la suite, tout peut main­tenant s’arrêter.
Aujourd’hui, elle n’est pas venue seule au cabinet.

Aujourd’hui, j’ai rencontré mon père.

À mes neveux,
Théodore Frot

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