par Franck Thomas

Un article fictif sur l’exposition fictive d’un artiste fictif

John U. Smith, Walk ! Stop ! , 2007

Dyndrom Gallery, N-​​Y City (USA) / mars 2007

John U. Smith se mani­feste à nouveau, après douze ans d’absence, en inau­gurant la toute nou­velle Dyndrom Gallery, au cœur de Greenwich Village.

L’artiste d’origine pan­améenne, de son vrai nom Peter Tor­rijos, n’avait pas reparu sur la scène mon­diale depuis 1995, date de sa der­nière expo­sition à Paris. A cette époque, Have a look avait permis au public français de découvrir l’œuvre sin­gu­lière de cet affranchi de l’art conceptuel, à travers une de ses pièces exposée à la galerie gb agency. Il s’agissait — effec­ti­vement — d’une pièce, celle de la galerie, vide et blanche en appa­rence où seule, dans un coin supé­rieur, une petite bulle en plexiglas teinté, sem­blable à celles qui masquent les caméras de vidéo-​​surveillance, était fixée au mur. Avec humour, John U. Smith nous invitait à venir jeter un oeil furtif sur le seul élément exposé, qui nous ren­voyait, par le jeu du plas­tique teinté, notre propre image ; nous, « regar­deurs », faune alléchée par le titre, étions mis en face de notre propre désir, démasqués dans notre avidité d’animaux cultivés-​​voyeurs, surpris sur le fait par un oeil – ou ce qu’on fan­tasmait être – un oeil plus froid que le nôtre, celui, élec­tro­nique, de la caméra, avec son pro­lon­gement dia­bo­li­quement humain. Ainsi, sortant de la galerie, le public parisien s’imaginait reprendre le cours de sa vie, repus de la dose de culpa­bilité quo­ti­dienne néces­saire à sa bonne conscience occidentalo-​​névrosée, sans laisser plus de traces que la boue urbaine de ses chaus­sures. Et c’est là que réside l’intérêt réel de l’œuvre de Smith. Mal­heu­reu­sement, c’est éga­lement ce qui lui valut quelques ennuis auprès de la justice fran­çaise et qui, sans doute, explique en partie son absence jusqu’à aujourd’hui.

Car la démarche de John U. Smith va plus loin : il y avait bien une caméra dans la bulle, qui filmait réel­lement les visi­teurs. L’artiste a retransmis l’image cap­turée dans un des coins du moniteur de l’accueil, faisant du gale­riste un vrai vigile, à l’insu du public. Mais ce n’est qu’alors que l’artiste avait convaincu une plate-​​forme com­mer­ciale sur internet de vendre la vidéo de l’exposition sous la forme d’un coffret DVD que cer­tains l’ont vu d’un drôle d’oeil et lui sont tombés dessus. On ne rigole pas avec le droit à l’image en France. Et encore moins lorsque on se sent berné.

Remis de sa condam­nation (du moins, peut-​​on le penser), John U. Smith s’est lié d’amitié avec Chris Deltan, et pré­sente dans sa nou­velle galerie une œuvre d’une teneur proche, en appa­rence, de Have a look.

Le sol de la modeste Dyndrom Gallery a été sur­élevé de sept cen­ti­mètres au moyen d’un plancher peint en blanc. C’est l’unique aspect remar­quable de la pièce, qui semble vide. A un coin tou­tefois, le parquet a été arraché sur une surface de 10 cm2 environ, per­mettant d’apprécier la hauteur qui le sépare du sol de ciment. Cette fois-​​ci, nous ne sommes pas invités à jeter un coup d’oeil – il n’y a tou­jours appa­remment rien à voir – mais John U. Smith nous ordonne : « Marche ! Stop ! » comme le font les feux pour piétons new-​​yorkais. Ainsi le public n’a d’autre choix que de déam­buler selon son désir, comme à Paris douze ans plus tôt il ne peut se sous­traire à l’injonction du titre, avec le bruit des pas sur le bois peint comme objet de réflexion. Mais là encore on sous-​​estimerait l’artiste à ne lui attribuer que des vertus mini­ma­listes, qui joue­raient sur une approche phé­no­mé­no­lo­gique exploitant à outrance les pro­priétés de quelques planches de sapin. Car sous le bois, invi­sible, imprimée à même le ciment, se trouve repro­duite la décla­ration d’indépendance des Etats-​​Unis d’Amérique, recou­verte du sacro-​​saint drapeau en tissus du pays. L’œuvre prend ici tout son sens, lorsque le public amé­ricain foule au pied les sym­boles de sa démo­cratie sans même s’en rendre compte, alors que ceux-​​ci se trouvent à la fois enfermés, oubliés, masqués, mais pré­servés par cet étrange cer­cueil peint…

Il n’y a pas d’explication chez Smith, pas de cartel, pas de fas­cicule qui donne des réponses – nous ne sommes pas au Palais de Tokyo – et l’on vou­drait lui reprocher de ne pas donner tous les élé­ments néces­saires à une juste appré­hension de ses œuvres. Mais John U. Smith, dont le propos touche à la brû­lante question du pouvoir et de l’oppression, use de celui qui lui est donné par son statut pour obliger le « regardeur » à creuser un peu plus loin que ce qui lui semble pré­senté. Se libérer de la mani­pu­lation omni­pré­sente qui nous asservit exige un effort, une démarche, une ini­tiative qui n’est pas offerte spon­ta­nément, voilà ce que nous dit John U. Smith. C’est à nous d’aller voir le dessous de chaque chose, de dénicher ce qui se trame réel­lement der­rière ce qu’on nous offre comme naturel. L’artiste, qui choisit John Smith en raison de l’anonymat qu’il carac­térise, y ajouta « U » c’est à dire « you », vous, toi, ins­crivant ainsi le public – nous – au centre de son travail, comme l’avait fait Dan Graham en son temps.

Je n’ai pas eu loin à chercher pour découvrir le « dessous de l’affaire » dans cette petite galerie new-​​yorkaise, il m’a suffi d’aller inter­roger le gale­riste présent… Et c’est aussi ce que nous suggère John U. Smith : le dia­logue permet d’accéder à la jus­tesse – à la justice ? – dans ce monde.

Au travers d’une œuvre qui dénonce une société « pan­améenne », on voit se confronter chez John U. Smith les deux visions du monde qui s’opposent de chaque côté de son pays natal. Loin d’une cri­tique militanto-​​démagogique de la société consu­mé­riste à grand renfort de spec­ta­cu­laire manu­facturé, l’œuvre de John U. Smith touche avec finesse l’une des causes de nos dérè­gle­ments actuels : la passivité.

« Est-​​ce que nous voyons la cent mil­lième partie de ce qui existe ? » s’interrogeait Mau­passant, quand Barbey d’Aurevilly per­cevait déjà dans ses Dia­bo­liques que « les crimes de l’extrême civi­li­sation sont, cer­tai­nement, plus atroces que ceux de l’extrême bar­barie par le fait de leur raf­fi­nement, de la cor­ruption qu’ils sup­posent, et de leur degré supé­rieur d’intellectualité ». Plus d’un siècle plus tard, John U. Smith est là pour nous le rappeler.

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