par Franck Thomas

Ilots sémantiques et vision du monde.

Elle caresse sa chatte d’un seul doigt

Par Sherley Brown / mars 2009

Texte initialement publié sur le site internet d’émargé.

J’avais trois bonnes amies avec les­quelles j’aimais passer du temps pour échanger sur le monde et ses arcanes. Nous nous retrou­vions souvent entre copines chez l’une ou l’autre, avec du temps devant nous, quelques tartes maison et une bou­teille de vin. L’une d’entre elles (qui était aussi ma voisine) pos­sédait un chat, une femelle qu’elle cajolait autant que d’autres cal­feutrent leur journal intime : confesseur, com­pagnon, conso­lateur… cette chatte confi­dente était sans doute à ses yeux l’incarnation d’un démiurge à sa mesure. Une relation pri­vi­légiée pour cette tren­te­naire soli­taire aux atti­rances mys­tiques (moi-​​même, enfant au départ de mon père, j’avais alors dis­couru de longues heures avec ma souris grise pour qui je n’avais aucun secret).

À chaque fois que nous nous réunis­sions chez elle, un même détail de cette relation par­ti­cu­lière m’interpellait : alors que nous cares­sions volup­tueu­sement son matou à pleines mains, elle ne l’approchait que de l’index, qu’elle prenait bien soin de ne pas faire dévier de la tra­jec­toire rec­ti­ligne soi­gneu­sement pla­nifiée à l’avance sur son pelage persan… Pourquoi un tel com­por­tement étrange chez cette fille à peine plus névrosée que la moyenne ? Quelle signi­fi­cation donner à ce qui appa­raissait au premier abord comme de la pudeur, au mieux une cer­taine forme de timidité ? Elle pré­tendait qu’ainsi, l’échange avec l’animal était complet et unique (sa chatte ne réagissait effec­ti­vement pas de la même façon à ses caresses qu’aux nôtres et fonçait droit sur elle sans ambi­guïté dès qu’elle était en manque de câlins), au lieu d’une sen­sation diffuse et indis­tincte noyée dans la forêt des stimuli du quotidien.

Je tra­vaille depuis peu au sein d’une agence spé­cia­lisée dans les réseaux d’entreprises. La majeure partie de mon temps est consacrée à la création, l’animation et la dif­fusion de réseaux basés sur les tech­no­logies inter­ac­tives de ce qu’on nomme le web 2.0. Quels sont le objectifs et les dif­fi­cultés d’un tel travail ? Le but est de com­mu­niquer sur l’entreprise, de la façon la plus efficace pos­sible, pour lui donner un maximum de visi­bilité, créer le buzz et l’installer comme réfé­rence dans son domaine. Comment faire ? Créer une structure de type blog, qui diffuse un autre dis­cours de l’entreprise, plus intime, plus sym­pa­thique, dif­férent, rédigé de l’intérieur par le per­sonnel même, créer ainsi un réseau avec les autres acteurs du secteur, et surtout, surtout : assurer son posi­tion­nement en tête des moteurs de recherche.

Sur internet, pour être visible, tout passe par les mots. Du code source de chaque page affichée, à l’indexation néces­saire de tous les contenus visuels, les robots qui défrichent la toile ne peuvent recon­naître que des mots. Ce qui n’est pas ou mal nommé est perdu (comme disaient les docu­men­ta­listes de mon enfance « un livre mal rangé est un livre perdu »). Les codeurs, web­masters, hackers l’ont compris très tôt : on peut faci­lement tromper les moteurs de recherche, ou du moins les orienter pour leur faire afficher des résultats qui n’ont rien à voir avec le contenu réel des pages… Il faut dire que la moti­vation est forte : sur les cen­taines de mil­liards de pages publiées sur internet, l’énorme majorité des accès se fait grâce aux moteurs de recherche. Quand on sait qu’entre 40 et 80% des inter­nautes ne vont pas au delà de la pre­mière page de résultats… ça vaut le coup de se donner la peine d’y être ! Si vous n’êtes pas sur la pre­mière page, vous n’existez pas.

Ainsi donc les mots priment, lus par des machines que l’on tente de faire chaque jour plus proches d’un lecteur humain. Par exemple, la répé­tition ne suffit plus, il faut désormais tabler sur la cohé­rence du champ lexical utilisé sur le site pour être sûr d’être cor­rec­tement indexé. La rédaction d’un site est une affaire de pro­fes­sionnels, qui mai­trisent par­fai­tement la gestion des mots-​​clés. Le blo­gueur d’entreprise devient peu à peu une activité fort prisée : pourquoi laisser le per­sonnel risquer de ternir l’image de la société tout en inves­tissant pour le former aux tech­no­logies quand il suffit de payer quelqu’un pour faire ça bien mieux et moins cher ? Écrire pour internet est une spé­cialité. De la même manière qu’un romancier met du sen­timent, de la vio­lence, du sexe dans son his­toire pour qu’elle appa­raisse en tête de gondole, un blo­gueur pro­fes­sionnel mai­trise son voca­bu­laire pour appa­raître en pre­mière page de résultats. Il ne fait pas de lit­té­rature. Le doute poly­sé­mique n’est pas permis, il faut de l’efficacité.

Quel rapport avec le chat de mon amie ?

Ma voisine caressant sa chatte du bout du doigt donne une excel­lente image des rap­ports internet pré­sents et à venir : une caresse ciblée, pla­nifiée, qui touche droit au but dans un souci d’efficacité, à côté de la masse volubile et invi­sible qui s’ébroue joyeu­sement dans d’innombrables formes fan­tai­sistes et inachevées.

Allez, une petite devi­nette : dans quelle caté­gorie selon vous pourra bien être indexée cette page ?

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