Et c’est là que ça va commencer à devenir difficile. Je ne peux plus tellement me permettre de continuer à coup de périphrases approximatives, il va bien nous falloir des noms. Ils sont bien beaux, ces petits personnages, mais pour l’instant ils sont surtout un peu paumés. J’ai bien calé un joli Ponce Pilate dans le décor, mais franchement, ça nous aide pas beaucoup. D’abord, où est-ce qu’on est ? Il y a pour l’instant une capitale endeuillée par un homme-marque suicidé et une école explosée ; avec un peu de chance, se trouvent aussi dans cette capitale le camion garé en double file et l’étage pourvu d’une main blanche près d’une machine à café. C’est déjà ça. Le chapitre précédent nous a également révélé que tout ce joli monde semble dépendre d’une république dont le président serait officiellement attristé. Bon. On n’a qu’à entamer par là. Donnons-lui un nom à ce président. Ou un prénom pour commencer, c’est peut-être plus simple, on verra les patronymes plus tard (peut-être). Quelque chose de sobre, d’intemporel. Oui, oui, je sais, vous n’avez pas d’idées : je m’y colle. C’est ça, c’est mon boulot, ça va. Allez, hop : Nicolas. C’est joli, Nicolas. J’ai un oncle qui s’appelle comme ça. Inventons-lui un pays maintenant, à ce petit Nicolas, donnons corps à sa république. États-Unis d’Amérique, ça sonne bien, je trouve. Un peu long peut-être. Difficile à caser, ça risque d’être redondant. Essayons plus simple, plus court. Hongrie ? Non. Pas assez flamboyant. Ah, ça y est : France. Ah oui. Là, c’est bien. Efficace, net, puissant. Audacieux. C’est ça, audacieux. Ça me donne une idée, tiens, pour la capitale : Pari. Pas mal, non ? Au pluriel, soyons pas mesquins. Paris. Dis donc, ça commence fort. Je sens qu’on va s’éclater. Il faudrait lui donner un peu d’épaisseur, maintenant, à ce pays. Une perspective, un peu d’histoire. Imaginons alors que la France, donc, se soit montrée par le passé un pays plutôt conquérant. Et qu’elle le soit un peu restée (faut être logique, on ne change pas comme ça). Disons alors qu’un jour, lors d’une de ses expéditions matinales, elle aurait trouvé un territoire sympa comme tout, grand, chaud, tranquille quoi. Du genre à la hauteur de ses ambitions. Elle s’y installe peinarde pour le pic-nic, puis pour la sieste, et puis elle décide de rester parce que, quand même, on y est bien, et puis les habitants sont bien dociles quand on leur tape dessus. On pourrait même imaginer -– et ne dites pas que c’est trop gros, c’est un roman, j’ai bien le droit d’inventer ce que je veux -– oui, on n’aurait qu’à dire qu’elle aurait trouvé là-bas des tas de trucs incroyables, qui lui auraient fait gagner plein d’argent. Une sorte de machine à fric. Hé, on pourrait l’appeler comme ça, Machinafric. Pas terrible. Centrafric ? Ou juste Afric ? Afrique ? Allez, va pour Afrique. Bon, pour compliquer un peu les choses –- je sens bien que ça vous paraît trop facile -– on va dire qu’il y a aurait eu des jaloux, des bagarres, tout ça, et donc que la France aurait dû partir, mais qu’elle aurait juste fait semblant, en fait, pour plus qu’on l’embête. Et que ça aurait marché, on l’aurait plus embêté (ou presque). Ça vous va, comme histoire ? Parfait, donc voilà pour le lieu. On a d’autres choses à préciser ? Ah, oui, ça pourrait être pratique de donner un nom à cette marque de jouets quand même, elle risque de faire encore parler d’elle. Bon, on va pas se casser la tête, non plus. « Les rois du jouet », ou plutôt « Les jouets sont rois », tiens. Un petit coup d’international à l’anglaise -– « Toys are kings » -– un petit lifting branché –- « Toys R Kings » -– et c’est réglé. Allez, je vous en trouve encore un, et puis basta. Vous voulez lequel ? L’homme-debout-fringant-aux-lunettes-d’écailles du chapitre trois ? Pas de problème : Y. Voilà, il s’appelle Y. Si, c’est ça, Y. Comment ça, c’est pas un prénom ? Okay, alors soyons très clairs : C’EST UN ROMAN. Cela signifie que je peux bien appeler qui je veux comme je veux, sans autorisation du préfet ou de n’importe quelle autorité autre que ma conscience. Si c’est comme ça, à l’avenir, que ça vous plaise ou pas, j’inventerai les noms au fur et à mesure, parce qu’on va pas se retaper ça tous les quatre chapitres, hein, et que je vois pas pourquoi j’aurais à me justifier devant vous. Donc si vous avez des réclamations à faire sur les prochaines pages, voyez directement avec les personnages. Je vous laisse, on m’appelle à table.
Partager ce texte