par Franck Thomas

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septembre 2011

… d’une main blanche et délicate, la secré­taire lui verse amou­reu­sement un filet d’eau tiède sur la nuque, en pressant contre lui son corps gracile. Il embrasse la peau chaude, empreint d’une torpeur incor­rup­tible, dont le réveil le tire pourtant à la pre­mière son­nerie. Alors, comme toutes les matinées de semaine, il se débar­rasse du corps brûlant de sa femme qui tente pâteu­sement de lui rendre un baiser, stoppe sa pro­gression du rempart de la couette, puis s’enfuit dans la salle de bain pour­suivre en vain le rêve inter­rompu, qui file comme tou­jours dans le siphon avec les gouttes salées de la nuit. Brossé de près, usé par le rasoir, il ajuste les pois de sa cravate au fond du couloir, cher­chant dans le reflet, sur l’épaule, une caresse impro­bable. Un ron­flement léger rythme ce matin gris, il a relevé d’un geste tendre la parure sur les épaules de son épouse, retenant au dernier moment un baiser sur le front. Main­tenant, il boit assis dans la cuisine un café équi­table réchauffé, le regard machi­na­lement porté sur l’assiette en faïence accrochée au mur. Destin d’une poterie pay­sanne… Il quitte l’appartement en douceur. Il n’a pas regardé par la porte entrou­verte la chambre de sa fille, il n’a pas enduré une fois encore la confusion de son abri déserté, il ne pense à rien, s’y efforce en tout cas, l’espoir inavoué qu’une image agréable lui revienne. Avec quelques minutes d’avance, il entre dans son bureau où l’assistante finit de pré­parer la journée. « Alors, alors… Ouh, mais ça m’a l’air fameux tout plein, tout ça ! On va se régaler aujourd’hui, vous allez voir. J’en salive déjà, hi hi hi ! » Elle est comme ça, cette assis­tante, un peu lou­foque et gour­mande. Une petite boule sym­pa­thique et bavarde, la voix de son maître. Il écoute le menu en déposant avec appli­cation le contenu inutile de sa ser­viette sur le bureau verni, se laisse bercer par l’organe har­mo­nieux de la jeune femme dont il voit fur­ti­vement les babines tres­saillir. « Hi hi, ouh ! On com­mence fort ! Je vous passe les hors d’œuvres, mais pour l’entrée vous êtes attendu tout bientôt chez l’eunuque pour le bilan de l’opération Cou­leuvre ! Un rendez-​​vous de gourmets, vous allez voir… Dépêchons-​​nous, ils vont com­mencer sans vous ! » Quelle âge peut-​​elle bien avoir, cette petite folle, un ou deux ans de plus que sa fille, pas plus. Jeu­nette hys­té­rique mais rai­son­nable, pas du genre à découcher au pied levé, à ruiner la santé de ses parents. Propre sur elle, gen­tille, sage. Pénible, somme toute. Elle termine le pro­gramme de la journée qu’il n’écoute déjà plus, il s’est échappé par la vaste fenêtre donnant sur l’agitation locale. Il détaille ce camion blanc en double file. Les flux le contournent, la ville l’ignore. Un point commun entre eux. N’en faut pas plus pour ce sen­ti­mental. « Hi hi hi ! » Il a compris le signal. En route.

  • Ah, vous voilà. L’opération est un succès. Allons-​​y, je vous prie.

Il rejoint le fau­teuil libre, à côté de Ponce Pilate, un homme se lève, la salle s’assombrit et le mur qui leur fait face com­mence à s’animer. Des journaux télé­visés de la veille. Il se rap­pelle la comédie devant sa femme : la fausse sur­prise, mais l’indignation réelle. L’homme debout s’est mis à parler. Il décrit les images, tou­jours les mêmes d’une chaîne à l’autre, issues d’une caméra amateur anonyme. On voit des médecins aux cou­leurs de la marque porter secours aux enfants juste après l’explosion. On voit la marque, les enfants en sang, la marque, la marque. Peu cré­dible, se dit-​​il en revoyant les images. Et pourtant. « Comme vous le constatez, poursuit l’homme, nous pouvons nous vanter d’une cou­verture maximale dans toutes les édi­tions de toutes les chaînes, nous relevons un impact inégalé dans la presse écrite – voyez les unes de ce matin – et c’est un véri­table raz de marée sur internet : tous les bloggers influents ne parlent que des jouets sau­veurs. Pour toute la popu­lation aujourd’hui, vous incarnez le salut. Dans un monde en crise à toutes les échelles, de foi, de valeurs, finan­cière, se lève aujourd’hui un rédempteur face à l’adversité, un symbole de confiance, un pilier solide pour aborder avec sécurité tous les dangers de la vie, et ce dès le plus jeune âge. Vous n’aurez plus faim, vous n’aurez plus froid, retrouvez le goût de la vie avec les jouets… »

  • Sauf qu’on est associé à la mort d’une vingtaine d’enfants.

Ponce Pilate réveille l’auditoire. Tout le monde était aux anges, qu’est-ce qui lui prend. L’Eunuque lui jette un regard violacé.

  • Je vois qu’un doute sub­siste, malgré les nom­breuses séances de travail concerté qui nous ont menés à choisir cette option. Il est bien sûr trop tard pour envi­sager d’autres méthodes, mais laissez-​​moi vous rap­peler l’essentiel de notre réflexion. Une opé­ration de com­mu­ni­cation est le fruit d’une demande réfléchie de la part de l’entreprise qui sou­haite atteindre un objectif précis, le plus souvent se faire connaître auprès d’un public ciblé. Notez bien : ciblé. Nos pre­mières réunions ont permis de déter­miner ce public : il s’agit d’une tranche cou­vrant la couche supé­rieure des classes popu­laires jusqu’à la moitié la plus modeste de la classe moyenne. Vous pouvez constater que vous ne faites pas partie de cette cible. En consé­quence, votre réaction n’entre pas en compte dans l’évaluation de cette opé­ration. Aussi sur­prenant que cela puisse vous paraître, je peux vous assurer qu’un train de vie infé­rieur vous aurait fait consi­dérer cet évé­nement de l’œil que je décrivais à l’instant où vous m’avez inter­rompu. Lisez les journaux. Écoutez les nou­velles. Où êtes-​​vous associés au crime ? Dans les colonnes-​​débat des heb­do­ma­daires à faible tirage, peut-​​être ? Qu’importe ! Vos clients ne les liront jamais. Enfin, je me permets de pré­ciser que les enfants ne sont pas encore morts, nous avons bon espoir d’en sauver au moins une dizaine dont le témoi­gnage émouvant fera vite oublier toutes les ques­tions qui pour­raient se poser aux esprits retors.
  • Mais on était à deux pas ! Si c’est pas louche, ça !

Assis à sa droite, il vient de com­prendre que Ponce Pilate réagit ainsi pour se défendre de l’horreur dont ils sont la cause. Bien sûr que tous ces points ont été vus en détail à de mul­tiples reprises, tout a été minu­tieu­sement calculé. Mais l’on ne se par­donne pas si faci­lement d’avoir assassiné vingt-​​cinq gosses. Même à dis­tance, dans la pénombre d’un bureau cli­matisé. L’homme fringant qui les rassure aujourd’hui pour avoir son chèque, celui qui a conçu toute l’affaire dans ses moindres détails et qui rajuste main­tenant ses lunettes en écaille, cet homme-​​là n’aura jamais d’enfant.

  • Vous étiez à côté, certes. Comme la qua­ran­taine de pas­sants dont les médias s’arrachent le récit. Ceux-​​là sont-​​ils sus­pectés une seconde ? Je signale que, contrai­rement à eux, vous n’étiez pas que là, puisque les stands « Joue pas avec mon avenir » avaient soi­gneu­sement été dis­sé­minés dans toute la ville. Une opération-​​parrainage d’une marque de jouets pour pro­mouvoir l’éducation des enfants, quoi de plus innocent ? Avocats, pom­piers, archi­tectes ont joué le plus hon­nê­tement du monde leur rôle de cou­verture, et les médecins, qui n’en savaient pas plus, se sont tout natu­rel­lement pré­ci­pités vers la ter­rible catas­trophe qui s’est déclenchée sous leurs yeux. Aucun de tous ceux-​​là n’a jamais soup­çonné l’opération Cou­leuvre, croyez-​​moi. Une heu­reuse coïn­ci­dence a sim­plement placé le stand médical près de l’école, le genre d’événement fortuit qui ren­force la ferveur popu­laire. Les gens croient en vous désormais.
    Je vous en prie, ne nous prenez pas pour des amateurs.

Un curieux malaise risque de s’installer. Ponce Pilate n’en a pas fini, ne pourra plus désormais en avoir jamais fini, son voisin sait bien jusqu’où ça mène ce genre d’état. La folie est une déli­vrance. Chacun s’exile à sa manière. Tous ici sont déjà partis. L’homme debout se ressers un verre d’eau, l’Eunuque et ses voisins trans­pirent. Ponce Pilate ne contrôle plus rien, il lui prend le bras dou­cement, ils se lèvent en silence, il fait chaud. Dans le miroir du lavabo où son ami s’asperge main­tenant à se noyer, il cherche un recoin tran­quille, une aire de repos sani­taire à l’orée du monde. Il ne voit que leurs corps blêmes cinglés de néons, perdus dans la blan­cheur écarlate de l’aventure humaine. Viens, allons prendre un café, ça te fera du bien. Viens, je vais t’apprendre à renoncer, je t’indiquerai les refuges où se perdre, tapi au fond de soi, caché entre deux vies. Ils marchent dans le feutre du couloir. Au fond, la machine tourne déjà à plein régime, on y trait sans relâche le jus familier. Une main blanche quand ils arrivent s’apprête à recueillir le liquide. Le nectar quo­tidien. Une main blanche pour­voyeuse de dou­ceurs assu­rément, pour qui saurait s’en montrer digne. Aban­donnant Pilate à la fon­taine, il pivote légè­rement pour suivre ces doigts délicats dont l’ajustement d’un tailleur sur de fermes ron­deurs ne cesse de révéler l’adresse. Où vont-​​ils ces doigts divins, vers quelle mâle des­tinée dont il ne peut qu’être exclu ? Ils s’enfuient déjà au loin, portés par la grâce. « Tiens, c’est chaud. Il n’y avait plus de sucre. » Le vertige est passé, ils peuvent rejoindre la réunion. La confé­rence de presse va commencer.

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