par Franck Thomas

1|

septembre 2011

L’homme qui avait créé l’événement il y a quatre mois en vendant l’ensemble du reste de sa vie à une marque de pro­duits de beauté a été retrouvé sans vie hier matin dans son bain ; l’attaché de presse de la marque, qui a découvert le corps lors de sa visite quo­ti­dienne, prétend que le rasoir à l’aide duquel il s’est ouvert les poi­gnets a été fourni au défunt par une marque concur­rente ; les diri­geants de l’entreprise quant à eux envi­sagent de pour­suivre la famille pour rupture de contrat, ils pour­raient demander des dom­mages et intérêts qui se chif­fre­raient en mil­lions d’euros ; sur place, nos envoyés spé­ciaux ont mené l’enquête.

Il est six heures du matin ; comme tous les jours depuis bientôt quatre mois, cette jeune femme dyna­mique se rend à l’hôtel où réside son protégé, pour lui remettre son lot de pro­duits pro­mo­tionnels ; en plus des soins du corps quo­ti­diens qu’il lui faudra tester, l’attachée de presse de cette grande société de cos­mé­tiques apporte comme chaque début de semaine une véri­table garde-​​robe aux cou­leurs de la marque, que l’homme s’est engagé par contrat à porter sans relâche : t-​​shirts, jeans, blousons, et même cas­quette, tout doit être recon­nais­sable de loin ; une grosse livraison donc, mais qui ne constitue pas le plus important ; car ce qu’apporte surtout l’attachée de presse dans un petit sac discret, c’est le nouvel emploi du temps détaillé pour la semaine que l’homme devra, de jour comme de nuit, stric­tement res­pecter ; un découpage au quart d’heure près qui ne laisse, théo­ri­quement, aucune place à l’improvisation ; seulement voilà : aujourd’hui, tout ne se passe pas comme prévu…

  • (…) j’étais un peu en avance (…) d’habitude je le vois tou­jours s’échauffer devant sa fenêtre pour le direct de sept heures (…) sa lumière était allumée (…) il n’y avait pas de mou­vement (…) ça m’a sur­prise (…) quand je suis entrée (…) je suis tout de suite allée à la salle de bain (…) je savais que quelque chose n’allait pas (…)

Oui, quelque chose ne va pas ; l’emploi du temps n’est pas res­pecté, et pour cause : d’après les pre­mières obser­va­tions de la police, cela fait au moins trois heures que l’homme a bru­ta­lement mis fin à son contrat, sans préavis ; une décision que per­sonne dans son entourage ne comprend.

  • (…) il arrivait plus à s’en sortir (…) avant (…) on le voyait débordé de tous côtés (…) ce contrat (…) ça lui a sauvé la vie (…) il était redevenu sou­riant (…) c’est inexplicable /
  • (…) ça me faisait plaisir de voir mon fils (…) dans cet état (…) ça faisait bien long­temps (…) on le voyait plus trop sauf à la télé (…) mais on savait qu’il était (…) heureux (…)

Un homme épanoui donc, dont nous ne pouvons pourtant pas citer l’identité puisqu’elle constitue tou­jours une marque déposée de l’entreprise à laquelle il avait décidé de la céder ; un contrat qui avait suscité de nom­breuses réac­tions à l’époque ; aujourd’hui, chacun croit bon de tirer le bilan.

  • (…) cela ne remet pas du tout en cause la per­ti­nence de la démarche (…) nous sommes fiers d’avoir été nova­teurs dans ce domaine (…) il était extrê­mement bien traité et (…) nous accé­dions à ses moindres désirs (…) c’était une per­son­nalité sans doute trop instable (…)
  • (…) comme si cela pouvait durer éter­nel­lement (…) la mise en place a été bâclée (…) nous tra­vaillons actuel­lement à un système beaucoup mieux conçu que le leur (…) ça ne sert à rien d’être le premier dans l’échec (…) rendez-​​vous dans quelques mois (…)
  • (…) nous n’allons pas nous arrêter là (…) des mil­liers de nou­veaux can­didats se bousculent (…)
  • (…) ça fait de la place pour les autres (…) c’est vrai c’est lui qui a initié le truc mais (…) on pouvait aller beaucoup plus loin (…) je serai bien meilleur que lui (…)

De nom­breuses entre­prises sont aujourd’hui sur les rangs, malgré le brevet déposé à l’international ; des concur­rents que notre pre­mière inter­lo­cu­trice n’hésite pas à montrer du doigt.

  • (…) avant que la police arrive (…) j’ai bien vu le rasoir qu’il a utilisé (…) on ne fabrique pas ce genre de modèle (…) je sais très bien (…) qui les fabrique (…)

Per­sonne au siège de la société n’a voulu com­menter ces accu­sa­tions, mais l’enquête en cours n’écarte pas l’hypothèse du meurtre ; la famille du défunt, en revanche, a eu droit à quelques avant-​​goûts salés…

  • (…) on ne voulait qu’une chose (…) récu­pérer le droit d’utiliser le nom (…) eux ils pen­saient qu’on voulait (…) qu’on nous laisse sim­plement tran­quille (…) ils ont appelé plu­sieurs fois pour (…) nous menacer (…) ça risque de nous coûter cher (…) c’est ce qu’ils ont dit (…)

Alors que la bataille juri­dique ne fait que com­mencer, beaucoup s’interrogent aujourd’hui sur la nou­velle stra­tégie mar­keting de l’entreprise à la suite de l’événement qui, en lui-​​même, se révèle être un bon coup de pub pour cette marque un peu particulière.

  • (…) c’est une occasion inédite (…) il faut rebondir (…) capi­ta­liser sur la sur­prise (…) c’est un énorme défi à relever (…) passionnant (…)

Une chose est sûre, pour la marque qui fut autrefois l’identité d’un homme dont le but était pré­ci­sément de changer d’existence, l’objectif est atteint : rien ne sera plus jamais comme avant…

Avant de passer au sport, un mot de poli­tique main­tenant, avec la guerre contre le ter­ro­risme qui se poursuit jusque sous nos dra­peaux ; cet après-​​midi, une explosion a secoué le sud de la capitale ; une école mater­nelle a été la cible de l’attaque reven­diquée par un mou­vement jusque alors inconnu, le GPTO – Groupe Paci­fiste contre la Terreur Occi­dentale ; l’explosion a heu­reu­sement eu lieu pendant la récréation, limitant le nombre de vic­times ; pendant que les pom­piers et les gen­darmes conti­nuent de fouiller les décombres, on dénombre à l’heure actuelle vingt-​​deux blessés, dont trois enfants griè­vement atteints ; il sem­blerait que…

Partager ce texte

Réagir, interroger, ouvrir

contact

2017 © frth