par Franck Thomas

Publications dans la revue.

Vincent Mac Mahon #0

février 2009


Chacun sait que Cyril Verde n’est pas un homme de confiance, ce qui constitue bien évi­demment la saveur de toute relation le concernant. S’en remettre à Verde signifie qu’on accepte les règles d’un jeu mouvant, tou­jours redéfini selon la fan­tas­querie de son humeur, en savourant les posi­tions périlleuses qu’il ne manque jamais de nous faire prendre. Je ne suis pas un vul­gaire aven­turier en quête de sen­sa­tions pri­mi­tives oubliées, allant puiser dans des mis­sions absurdes le sel d’une exis­tence depuis long­temps sans espoir d’un quel­conque rehaus­sement, mais j’ai l’intime conviction qu’un véri­table art de vivre est impos­sible sans une dépen­dance assumée vis-​​à-​​vis d’un Autre impré­vi­sible. Convenons d’emblée qu’un amour ou une amitié quel­conque ne peut qu’échouer à remplir les condi­tions néces­saires à une telle entreprise.
 
Il m’a semblé évident dès les pre­miers ins­tants de notre ren­contre que Verde incarnait par­fai­tement le moteur idéal d’un tel modèle.
Qui sait s’il se nomme vraiment ainsi ? Est-​​ce véri­ta­blement le poids de ce corps banal qui dicte la démarche qu’on lui connait ? Porte-​​t-​​il réel­lement les habits de Cyril Verde à chacune de nos entrevues ? C’est un puissant motif de jouis­sance qu’il offre à travers l’indécision per­ma­nente dans laquelle il nous tient.
 
Je connaissais Darius Salami, un homme simple aux vel­léités déli­cates, et dont je pressens les pas­sions. Mal­heu­reu­sement, j’avais appris au préa­lable qu’il allait par­ti­ciper cette fois-​​ci, cause pour moi d’un grand trouble au point de voir ma venue remise en question. Non que Darius n’assume pas décemment le rôle qu’il s’impose à chacune de nos réunions, où il tend au contraire à exceller, mais cette annonce mettait à mal l’incertitude déli­cieuse de l’action à venir où me tenait l’ignorance des par­ti­ci­pants. Salami présent, je ne pouvais plus guère me voiler les enjeux de notre rencontre.
Un grand brun au regard froid nous devançait, dont l’allure supé­rieure n’affichait pourtant pas l’aplomb du meneur, comme s’il s’était plutôt agi de nous pro­téger d’une menace indis­tincte, nous vul­né­rables et ser­viles, qui péné­trions un par un à sa suite dans l’espace de jeu. L’endroit se révélait vaste, riche, com­plexe, magis­tra­lement choisi pour accueillir le produit de nos insoup­çon­nables caprices, suf­fi­samment isolé pour ne pas craindre la dis­traction d’un quo­tidien trop fré­quen­table.
Nous res­tions silen­cieux.
Lorsque le sen­timent d’éprouver l’instant cri­tique par­courut enfin l’assemblée, chacun ayant engagé les forces qu’il savait devoir mettre en œuvre pour que sa par­ti­ci­pation eut un sens, le silence se rompit, et bien qu’il fut impos­sible à partir de là de déter­miner avec pré­cision les res­pon­sa­bi­lités inhé­rentes au déve­lop­pement de l’action, je vis que l’homme au regard froid gardait le contrôle du groupe, menant au gré de sa folie les membres de notre étonnant concile.
 
Encore une fois, Verde ne me décevait pas, et ajoutait à ma doc­trine, qu’il illus­trait avec brio, une vali­dation sup­plé­men­taire. Dehors, le vent tombé laissait au loin l’agitation urbaine, je goûtai fina­lement la fraî­cheur de saison en appelant Paul de la seule cabine télé­pho­nique encore en activité.
 
Cyril Verde est bien le moteur idéal. En moi cependant grandit la confusion qu’engendre la constance de ses réus­sites, quand la sur­prise tou­jours renou­velée ins­talle en nous une téné­breuse cer­titude qui sape le fon­dement même de notre pacte…

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