par Franck Thomas

Publications dans la revue.

Anonyme

frth #0

février 2009

Le temps ne marque plus. La terre a tremblé. Je vois des hommes qui courent, des femmes, des moutons. Je vois des abris de la maison. Elle est intacte, inviolée, je n’y suis presque pas. Tou­jours des hordes en mou­vement, je les regarde qui passent moi immobile à la fenêtre je vois mes mains aussi. Les taches au carreau masquent par inter­mit­tence le flot des fuyards. Tout est calme ici. J’ai laissé mon bol sur la table, la cuiller trempe au fond du liquide blanc, sur le bois verni. Comme un manège les sil­houettes se déroulent, quelques-​​uns tombent. Je ne m’arrête pas. Les yeux sautent les marques brunes sur le verre. Ils regardent dans ma direction la maison, parallèle à leur tra­jec­toire. Devant, der­rière, un peu de buée à la vitre. Sur mon lit à l’étage j’ai laissé ouvert contre la cou­verture de laine un livre au cours de la lecture. Un regard sur les pieds. Ils tremblent contre le sol en béton, mar­tèlent en cadence les pul­sa­tions du vent, emplissent soudain l’espace comme les res­capés du désastre les seuls à qui se rat­tacher les seuls. Ils des­sinent une par­tition à la fenêtre pour moi c’est sûr je ne sais pas lire dans le silence épuisant de leur course.

Mon dos repose contre le dossier nu de la chaise. Je vois la peau qui fris­sonne les poils se dressent, le vent dehors. La cuiller tremble, le pot de fleur vide tremble les mains tremblent aussi. Je vois le couteau sur la table. Il y eut des odeurs de laurier, une caresse unique il y eut le manque d’air, une douleur unique la joie. Il y eut le désir de ils courent, ils courent tous, je ne peux plus l’observer sim­plement que le voir, ils courent pai­si­blement. Je suis devant la porte pour courir à leur encontre.

Allongé sur le lit tournant la tête, je vois la cou­verture de laine. Je cherche la douceur ; un passage du livre « à son habitude, Mark mit ce soir-​​là une attention toute par­ti­cu­lière pour appa­raître en hôte courtois et éduqué. Il avait revêtu le smoking finement rayé qui le serrait à la taille, ajusté d’un mou­choir de soie du même vert que ses yeux. Lorsqu’il embrassa la jeune femme sur le perron, la fraî­cheur de la soirée ne suffit plus à dis­si­muler son émotion. Ce ne fut » ils courent encore, je ne les vois presque plus.

Les pieds sont nus contre le car­relage. Puis mon dos cherche les miettes égarées sûrement sur le sol, les miettes ou peut-​​être moins. Je vois mes bras écar­telés qui frayent, cher­chant à leur tour les paumes de mes mains se rai­dissent, frappent, tournent, remontent, cherchent la griffure.

Je le sais – l’eau coule dans ma gorge. Je vois le verre se vider puis j’actionne l’ouverture de la prise. Les mor­ceaux de verre se dis­posent sur le sol. Il y a quelques cou­leurs. Sur le seuil de la porte, je les vois courir.

Je ne les sens plus, mais je sais qu’ils courent. Ils courent comme la grande armoire en chêne contre laquelle mon épaule se presse comme la vais­selle dis­sé­minée ils courent je leur parle main­tenant :
 – Les cou­leurs suffisent-​​elles ? je crie.
Je crois crier et leurs armes sau­tillent dans le trem­blement gran­dissant. Je reconnais leurs sou­rires.
 – C’est de l’œil que j’attends…
Leur nuée déborde dans ma gorge, après-​​coup. Je les vois se répandre dans le lit sous la table ils déchirent les pages rien ne résiste à leur innocence.

Je vois des mains mani­puler les corps je vois des cour­toisies des fleurs des sou­rires et le sang.

Je vois mes pieds courir avec eux, l’arme au bout du bras.

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