par Franck Thomas

Collaborations artistiques

Vanité double

février 2012

Texte écrit à partir du travail du pho­to­graphe Antony Cross­field, publié dans le numéro 10 de la revue « Raise » pour intro­duire sa série « Foreign Body ».

S’aimer, ce n’est pas la question.

C’est la saison qui l’a voulu ; les évé­ne­ments, dit-​​on. Vite, vivre ensemble dans l’urgence, nous a-​​t-​​on dit, vite vite.
Les temps sont durs, on s’accommode. Et rapi­dement, on s’apprivoise.
Voilà. On s’avise.

Main­tenant chercher l’envie. La chaleur, quelque part. Le rebord. L’invite.
Par­courir les lieux, en quête d’évasion ; ouvrir les détails. Viser juste.
Du car­relage terne. Des murs fades et gercés. Motifs de solitude amère. Tout est propre et rangé sur la crasse des jours. Il faut trouver ailleurs.
On ne s’est encore rien dit.
C’est ça, les mots. L’invisible.
Il les connaît peut-​​être, mais c’est à moi de les dire.
J’essaie.

On ne se voit pas. On se cherche. Ou peut-​​être que je le cherche seul, lui seul fiché seul dans son antre où il m’enrobe, me perce, m’expose. J’explore à la mesure qu’il me laisse.
Il est libre de moi, je tente de l’être aussi.
On se partage le même espace, avec la gorge avide sans doute, mais le bras et le regard las ; la mine assise. Je m’essaie, comme lui, à la pose. Je ponctue.
Je le suis, l’accompagne. Dans ses actions du quo­tidien, que je ne cherche au fond qu’à fuir. Pho­to­gra­phier, écrire… prendre un bain. Je traque l’envol.
En vain.

On se repose comme on peut.
Je vis ses frasques, de mau­vaise grâce. Pas d’échappée.
Je le pro­voque, je l’avale presque, en vue d’un via­tique je repousse la décence. Le devancer comme il s’esquive, penser, prendre, pencher, perdre ; je plie dans ses genoux mes pha­langes agnos­tiques, je plante son indo­lence de mes chairs introu­vables, au creux de ses replis je peine. L’un dans l’autre, nos essais se rejoignent, nos images inutiles s’affichent ; mais je finis tou­jours par retomber ballant dans ses gestes arides.

Je pense aux voisins. Der­rière. Devant. Que disent-​​ils. Qui sont-​​ils.
Il fau­drait s’entraider. Prendre appui l’un sur l’autre, pour surgir ; un au moins. Quitter la tache étendue de l’ordinaire, l’humiliation du len­demain.
Il ne dit rien, mais je lis son regard ; je peux voir mon reflet sous son masque verdâtre.

Et les autres, encore. Que disent-​​ils. Qui sont-​​ils. Combien.

Et lui.
Lui, l’autre. L’autre qui. Qui empiète, qui. Qui. Moi. Qui lui. Lui.
Nous.

Et toi. Que dis-​​tu.
Toi, tu ne dis rien.

Tu caresses d’un œil furtif nos misères d’étrangers inti­mement figés, fixés, for­cément faussés, empêtrés à jamais sur ce papier glacé, serrés plus étroi­tement encore bientôt par la pression des pages avoi­si­nantes que tu refermes sur nos destins, l’orgueil déçu et l’estomac déjà levé vers les abords plus luxu­riants d’un jour nouveau aux délices éphé­mères, où, là, dans la tiédeur d’un monde dont les repères t’appellent, le sourire d’apparat remonté sur des lèvres désormais dis­posées à s’ouvrir, tu oublies.

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  • Vanité double

    Le 2 décembre 2012 à 15:31 , par Agathe

    Que dire à part« waouuh » (et encore c’est pas facile écrire) quel style !Respect encore une fois
    Quel plaisir de te lire ! T iras loin toi mais quand tu seras célèbre, ne prends pas la grosse tête hein ?

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