par Franck Thomas

Collaborations artistiques

Le piège

juin 2011

Approche, dans le même univers que la pré­cé­dente, du travail de Guillaume Vissac, publiée sur son site à l’occasion des Vases Com­mu­ni­cants de juin 2011.

Et vas-​​y, encore un coin paumé au fin fond de la galaxie ! Pfff, font chier ces péquenots. Alors, l’est où cette foutue planète… « Après le dernier para­graphe, tournez la page, puis lisez sur deux cents mots. Au pro­chain alinéa, vous êtes arrivé. » Ben d’accord, mais c’est lequel, le dernier para­graphe ? J’y com­prends rien moi, ça tourne dans tous les sens : y’a VRAIMENT une direction dans cette espèce de friche ? Et comment ça « tournez la page » ? T’es gentil mais j’aimerais bien t’y voir moi : tu les vois , les pages ? Quel bordel, je te jure. Il était temps que j’arrive. Bon, j’y suis, faut croire. Hé ben. Pas coquet, dis donc. Pffffffiou. Y’a du boulot. Allez courage, ma p’tite Svet. Mais, on rentre par  ?

— Oui ?
— Gévissac ?
— Qui le demande ?
— Bonjour, ne-regardez-pas-les-caméras-s’il-vous-plait je suis Svetlana faites-comme-si-les-cameramen-n’étaient-pas-là-merci, votre nou­velle conseillère d’aménagement.
— Svelte-​​la-​​nymphette-​​comme… Quoi ?
— Euh, vous n’êtes pas Gévissac ?
— Non. C’est pour quoi ?
— Il n’est pas là, Gévissac ?
— Non, il n’est pas là, Gévissac ! Vous êtes QUI et vous voulez QUOI ?
— Ah non non non ouh-​​là-​​là, surtout pas les came­ramen !
— … pardon ?
— Ils n’existent pas eux ouh-​​là-​​là !
— … ils m’ont l’air bien réels…
— Oui, mais c’est MOI qu’il faut regarder !
— Écoute-​​moi bien, Shrek-l’âne-en-fête, plus je te regarde et plus j’ai envie de te mettre ma page 404 sur la tronche, alors si tu…
— Okay. Bon, d’accord. On a pris un mauvais départ. On va se calmer, hein. Je viens pour Gévissac, donc si vous n’êtes pas Gévissac, vous n’avez aucune raison de vous mettre en colère. Et encore moins de —

BLAM !
Et une 404 dans la gueule, une.

— C’EST PAS LA PEINE D’INSISTER, GÉVISSAC N’EST PAS  ! FOUTEZ-​​MOI LA PAIX !
— Mais… ma veste est coincée dans le pare-​​feu !
— C’est ça, je connais la feinte. OUSTE !
— Mais… je viens de loin, et je ne sais même pas si je suis arrivée à bon port !
— Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ? !
— Mais… la nuit tombe… et j’ai peur du noir !
— …
— Et il y a des bruits bizarres !
— …
— Et il com­mence à faire froid !

Rustre ! Qu’est-ce que je vais faire, moi main­tenant ? Bien maline, la Svet…
Qu’est-ce qu’ils veulent, eux ? Quoi… ? Mais bien sûr que vous coupez ! Vous voulez ma face d’ahurie en gros plan, c’est ça ? Et dire qu’il va falloir se les taper tout le long…
— Vous êtes perdue ?
Oh misère. Je rêve. Le petit prince.
— Bonjour… ? Allô… ?
En même temps, paumée sur une planète inconnue, il fallait bien que ça arrive.
— Vous m’entendez ? Youhou, madame ?
Pas le mouton. S’il te plait, pas le mouton. J’ai jamais su des­siner les caisses.
— Madame, ça va pas ? Faites pas de bêtises avec ce crayon, ’tention !
Et bien sûr, mes deux abrutis filment tou­jours. Souris, Svet. Professionnelle.

— Bonjour, je suis Svetlana, conseillère d’aménagement man­datée par le Bureau de Recons­truction des Inter­mit­tents et Chô­meurs, auprès de Gévissac.
— Gévissac ? Mais ça fait un moment qu’il est plus ici.
— Ah ? Euh, mais comment ça ? Ça fait long­temps ?
— Un peu, oui. Sont mal ren­seignés, dans votre bureau.
Et voilà. Défi­ni­ti­vement paumée.
— Dites, c’est à vous les deux grosses mouches, là ? Pourriez leur dire d’arrêter de me tourner autour, parce que j’ai un peu les oreilles qui bour­donnent là. Voire les poings qui me démangent.
Eh ben. L’a bien changé le petit prince. Y’a plus de jeunesse.

— Euh, mais alors, il est , Gévissac ?
— Qu’est-ce j’en sais moi. Il s’est taillé, comme d’hab.
— Comment ça : comme d’hab ? Il a quelque chose à se reprocher ?
— Ah ça, j’sais pas. Mais on dirait bien que chez lui, fuir est une pulsion. Eh, ’tendez, bougez plus…
Mais qu’est-ce que…
BLAM !
— Faut frapper fort pour les grosses comme celles-​​là. Sinon, ça les sonne juste, et elles repartent nous emmerder pendant des heures encore. Qu’est-ce qu’on disait ?
Et un came­raman de moins, un. On va s’amuser au montage — si on arrive jusque là. Ne pas contrarier ce dingue. Jamais. Souris, Svet. Pro­fes­sion­nelle.
— Ah oui, Gévissac. L’est tou­jours barré, vous savez.
— Mais comment on fait pour le joindre, alors ?
— Ah, ça, ma p’tite dame…
— Vous…
— Ah, ’tendez, bougez pas, je vais faire la paire !
— NON ! NON ! C’est bon ! Je la garde, celle-​​là !
Oups. Je l’ai contrarié.
Trouver un truc. Vite.
— Euh… vous voulez que je vous dessine un mouton ?

***

C’est étonnant l’existence. On croit déjà tout connaitre de sa vie, avancer sur des rails à vitesse de croi­sière, et soudain paf ! c’est l’aiguillage. Ça bifurque d’un coup, sans qu’on ait rien choisi, et v’là que la chau­dière s’emballe. Y’a plus qu’à tenir la loco tant bien que mal, lancée à toute vapeur.

Perdre deux came­ramen d’un coup, c’est vrai que c’était un peu la flippe. Surtout quand le malade qui te les a allongés te demande de le suivre à l’autre bout de la galaxie. Mais, je me disais : la mission avant tout, il faut retrouver Gévissac. Plus de came­ramen ? Tant pis pour le BRIC qui pleurera ses images, au moins je serai libre. Et puis, comme disait l’autre, de toute façon hein : l’essentiel est invi­sible pour les yeux. Alors j’ai suivi le taré. Eh ben la planète du petit prince, ça vaut le détour. Croyez-​​moi. Parce que si pour vous, les baobabs qu’on ratisse et les volcans qu’on ramone, c’était déjà une his­toire de camé, changez car­rément de pilule : on est dans une autre dimension.

Oubliez le petit caillou mignon croqué par le père Antoine. Ici, c’est du lourd. On fait pas dans l’aquarelle. C’est des nasses. Du métal. Des rampes, des rails, partout enche­vê­trées. Crasse, ombres, cris. Au milieu, des nuées ano­nymes et bla­fardes. Et le doute, partout. Un train-​​fantôme à l’échelle monde.
Mais je n’avais pas peur. Un petit prince, ça rassure. Même celui-​​là.

C’est une planète très vivante : chaque jour, des mil­liers de visi­teurs y atter­rissent en quête de sen­sa­tions fortes. Lorsque je demandai à mon hôte s’il y avait des habi­tants per­ma­nents, je n’eus droit qu’à un vague hochement de tête — d’ailleurs, c’était à peu près la seule réponse qu’il opposait désormais à mes ques­tions. Je n’arrivais pas très bien à saisir pourquoi il avait tenu à m’aider vu le peu de cas qu’il sem­blait faire de moi. Mais tout vient à point à qui sait attendre, je me disais.

Ce ne fut pas long. Nous visi­tions l’immense domaine, entre cata­combes et champs de bataille, quand le petit prince de l’horreur me fit signe. Sur le quai de la navette inté­rieure (in-​​terreur comme l’appelle mon hôte), un homme. Lunettes, sac en ban­dou­lière, rien de bien par­ti­culier. Il attend comme les autres. Silen­cieux, l’appareil photo à la main, la non­cha­lance soli­taire. Un tou­riste égaré croirait-​​on, calmé par une journée d’effroi bien remplie. Mais les groupes sont avachis, hébétés ou stri­dents ; lui seul scrute l’arrivée du train avec une pla­cidité redou­table. C’est Gévissac.

— Mon meilleur client. Discret, paie pas de mine. Tou­jours des pas­sages furtifs. On a de la chance de l’avoir aujourd’hui. Z’auriez pu attendre des mois. Son truc, c’est les voies. Une sorte de fas­ci­nation, je crois. Oh, il vadrouille un peu partout pour ali­menter ses départs, mais il finit tou­jours par y revenir. C’est son car­burant, on dirait. C’t’un voyageur, vous savez.

C’est comme ça que je l’ai ren­contré, l’homme qu’on m’avait confié. Pas l’air d’un diable, sur cette planète d’enfer pourtant. Encore un paumé, je me disais. Attaque-​​le en douceur. Souris, Svet. Professionnelle.
Tu parles.

Le Bureau pour la Recons­truction des Inter­mit­tents et Chô­meurs, BRIC pour les intimes, est là pour veiller à l’optimisation des res­sources humaines de la galaxie. Depuis le statu quo entre l’Empire et la Nébuleuse, des ins­ti­tu­tions offi­cielles se sont immiscées en terrain rebelle pour har­mo­niser les struc­tures galac­tiques. On veut de l’efficace, à ce qu’il paraît. Je suis douée pour ça, à ce qu’il parait aussi. On m’envoie conso­lider les construc­tions pré­caires fleuries un peu partout sur la Nébu­leuse, les poussées auto­nomes et bran­lantes qui font — comment dire — tâche sur la toile. Je suis la consul­tante imposée pour une ren­ta­bilité esthé­tique, ergo­no­mique et pra­tique. J’aime mon boulot. Je me sens utile. J’en ai recons­truites, des pla­nètes. Mais là, le Gévissac, il m’a bien coiffée, faut dire.

— Allo ! Allo ! BRIC à Brac’ : qu’est-ce que tu fous bordel ?
Déteste qu’ils m’appellent comme ça ! Jalousie de petits cons… « Brac » c’est pour « bras cassés », comme ils me voient. Facile de pérorer planqués au bureau, les gars. Vont voir à mon retour. Si retour il y a, certes.

Il m’a paru docile, au début. M’a écouté gen­timent. Je lui ai expliqué pourquoi je le cher­chais, je lui ai dit : allons chez vous. Il m’a demandé : chez moi ? Oui, ai-​​je dit, là où vous logez. Mais qu’est-ce qu’un logement ? m’a-t-il alors demandé. On partait de loin.

Je viens vous aider à construire votre planète. Je viens pallier votre déficit struc­turel. Je viens vous inculquer les bases, vous remettre sur la voie. À ces der­niers mots, ses yeux ont pétillé : je lui parlais enfin, de per­sonne à per­sonne. Il m’a écouté jusqu’au bout, ou du moins a-​​t-​​il fait sem­blant. Je sais main­tenant que ça car­burait dur en fait, pour extraire de mon dis­cours le pré­texte à un nouveau voyage. Quand il m’a demandé de le suivre, je ne me suis pas méfiée. Je l’ai suivi.

— Oh, tu réponds Svet ou quoi ? Qu’est-ce qui se passe, t’en es où, là ? Tu l’as cravaté, le Gévissac ?

J’en sais fich­trement rien, de où je suis. Embarquée dans son vaisseau, on a mis les bouts, mais cer­tai­nement pas vers un quel­conque chez-​​lui. Prise au piège, ouaip. Je coupe la communication.
Gévissac se retourne vers moi. Souris, Svet. Professionnelle.

***

Fallait bien que ça arrive, en fin de compte. Je l’ai eu.

Il m’a bien baladé, le mignon, ça oui. Dès que je lui pro­posais une approche, que je lui pré­sentais un ouvrier, que je pré­parais des plans, nous repar­tions de plus belle, mus par un ima­gi­naire à l’abri de mes rec­ti­tudes. Combien de voyages ? Une ving­taine, sans doute. Cela dura pendant plu­sieurs mois. Entre deux périples que j’initiais bien malgré moi, il pro­fitait de mon désarroi pour faire des détours, me montrer d’autres ter­ri­toires, m’offrir de nou­veaux pay­sages. Il m’impliquait davantage à chaque nou­velle aventure, je faisais petit-​​à-​​petit partie de son exis­tence ; et il faut bien le dire, il rem­plissait entiè­rement la mienne. J’avais coupé ma radio depuis le premier jour.

Je l’ai eu. Oh, ce fut simple fina­lement. Pris en sandwich. Acculé. Il ne s’y attendait plus. C’est une coriace, la Svet. Endort sa proie, à l’usure, mais tou­jours à l’affût. Je l’ai eu. Je gagne tou­jours à la fin, parait-​​il.

Finis, les voyages. Les pas­sages étranges aux confins d’une galaxie qui m’apparaissait bien rangée, avant. Finies, les beautés. Les sur­prises. Les sou­rires déposés au matin. J’ai gagné, parait-​​il.

Il tra­vaille main­tenant. Il ne voyage plus. J’ai gagné. Je suis rentrée au bureau. Les abrutis me féli­citent, me tapent dans le dos, je les déteste. J’ai gagné. Et je pleure.

Avant que nous quit­tions sa planète, le petit prince est venu me voir. Il crai­gnait la concur­rence, il pensait à se recycler. Il voulait que je l’aide, que je ne l’oublie pas dans un avenir proche, lorsqu’il aurait besoin de moi. C’est pour cela qu’il m’avait aidé. Je suis seule aujourd’hui dans mon bureau, en attente d’une pro­chaine mission, d’un pro­chain pauvre hère à harceler.

Vite, petit prince. Appelle-​​moi. Que je retourne sur cette planète de l’effroi où je bus pour la pre­mière fois la tasse. Un jour viendra où les travaux finiront, alors Gévissac reviendra se gorger de peurs pri­maires, et lorsque viendra ce jour, je veux être là, sur les voies, prête à repartir avec lui. Vite, petit prince.

Appelle-​​moi.

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