par Franck Thomas

Collaborations artistiques

L’exacte mesure des choses

janvier 2011

Texte écrit à partir d’une sélection d’images du pho­to­graphe Ahmed Ter­baoui, et destiné à les accompagner.

Les choses ne sont pas exac­tement telles qu’elles se laissent pourtant dire.
Le jour où je pré­sentai à ma mère mon ami, je lui dis : voici mon ami. Elle répondit : je suis ravie de le ren­contrer. Tous ces mots ne tra­dui­saient pas exac­tement notre rapport à la situation. Il nous appa­raissait pourtant, à elle comme à moi, qu’il était impos­sible d’en pro­noncer d’autres.
Plus tard, lorsque je fis l’annonce du tournage à mon ami, je lui dis : tu n’as pas à t’inquiéter. Ou encore : je ne pars pas long­temps. Il me dit : j’ai confiance en toi. Là encore, que dire d’autre ? Et pourtant…Je ne suis pas exac­tement allé à Naples.
Je n’ai pas exac­tement pris le train, ou l’avion. Cependant, je suis bien arrivé, et il faisait chaud.

Le rendez-​​vous avec le réa­li­sateur n’est pas exac­tement fixé. Lorsque je l’appelle, une voix féminine m’annonce avec l’accent du Piémont une phrase que je ne com­prends pas, avant de me rac­crocher au nez. L’information aurait-​​elle pu m’être d’un quel­conque secours ? Je me rabats sur la seule adresse que j’ai, et le taxi me dépose devant l’édifice. L’imposante façade ne cor­respond pas exac­tement à celle que l’on m’a décrite. Au fronton, des mots et des figures, bien connus. Je crois à une méprise, mais le chauffeur est parti. J’ai peut-​​être mal compris. J’entre.
À l’intérieur, la fraî­cheur fait affleurer les images enfouies d’une cer­taine enfance. Je tra­verse l’espace vide, en grattant du regard ses murs décrépis. Une porte au fond, suivie d’une autre plus basse, je retrouve l’intimité d’un espace humain. Pas exac­tement un bureau, non plus qu’une cuisine, mais il y a du monde. On m’accueille. Je ne saisis pas tout, sauf que nous sommes trois pour l’instant, que nous attendons tous, qu’ils sont là depuis quelques jours déjà. Ils me montrent ma chambre, ou plutôt, pas exac­tement ma chambre. Avant de m’installer, je m’assois un instant sur le lit. Je sors mon télé­phone, envoyer un texto à mon ami. Mais que lui dire, exactement ? 

Deux jours, ou plus peut-​​être, que je suis arrivé. et la chaleur n’a pas cessé. J’apprends à vivre dans ce lieu. Dans les murs, d’abord, que j’arpente souvent en silence pour me les rendre fami­liers, pour décoller le seul nom que je leur connais et qui ne leur convient plus aujourd’hui — ou peut-​​être plus exac­tement seulement. Je m’arrête parfois contre une plaque ou une colonne. Poser mon torse nu contre le marbre. Ces ins­tants de fraî­cheur silen­cieuse, le contact de nos deux âmes en per­dition me fait oublier l’étranger que je suis, et je peux ensuite retrouver mes sem­blables à l’intérieur des pièces plus étroites, où l’interrogation quo­ti­dienne nous semble plus faci­lement domptable.
J’apprends à nous connaître. Ils ont ins­tallé avant ma venue le décor avec lequel nous jouons tous les jours. Les règles ne sont pas fixes, je par­ticipe aussi à leur invention. Qui sont-​​ils ? La réponse est peut-​​être dans la relation qui se noue pro­gres­si­vement entre nous, mais je ne connais pas exac­tement leurs prénoms, ni le reste d’ailleurs. Plus qu’à définir nos per­son­nages, nous nous atta­chons à trouver la jus­tesse de nos actions, par l’expérimentation le plus souvent. Nous orga­nisons l’espace autour de nos corps désœuvrés.

Il fait chaud. Per­sonne ne semble venir nous relever de notre attente. Peu à peu, des visi­teurs viennent se joindre quelques heures à notre solitude, puis repartent sans pro­messes. Dans le tissu de notre quo­tidien, ces nœuds ponc­tuels nous obligent à repenser tout l’ouvrage, à recentrer la trame autour d’eux, des­sinant chaque soir de nou­veaux équi­libres qui bous­culent les cer­ti­tudes de la veille. Cer­tains viennent aux repas. D’autres, bientôt, la nuit. Pour ces figures de passage, c’est sur le toit que nous vivons, et notre intimité, dessous, repose dans les grands vides.
Du bois de ces échanges, plus faciles, plus tendres, si froids aussi qu’ils ne peuvent advenir qu’au soleil, de nou­veaux récits s’initient. Les rôles changent. Les inten­tions se brouillent. Que se passe-​​t-​​il ? Je ne reconnais plus mes par­te­naires de jeu. Où sont les marques, à présent ? J’appelle comme avant, je désigne, je cite, pro­longe, cherche les liens, accueille parfois, accepte, ris même, et soudain moi non plus je ne sens plus la réalité dans ma bouche. Crier peut-​​être, crier alors ! Mais les corps sont partout : il n’y a rien à faire. J’étouffe.

J’ouvre les portes.
Vacarme dans ma tête.
Je veux partir, aban­donner le rôle. Mais je ne peux pas.
Je ne peux pas.

La ville, les symé­tries. D’autres murs, d’autres noms. L’équilibre, à nouveau, petit à petit. Je marche d’un pas posé main­tenant, et sur mon par­cours des rues, des places, des mar­chands, esca­liers, pou­belles, lam­pa­daires, motos, antennes para­bo­liques. Des cartons, voi­tures, balcons, cafés, bornes, pavés, poteaux, portes, piétons, caressés d’herbe et de mousse, d’arbres, de gravats. Autant d’objets à patte blanche posés là pour guider l’histoire, repères invi­sibles au regard qui pense ou qui vit, et sur les­quels je viens m’asseoir alors, au repos retrouver mon espèce.
Et au milieu, comme des jalons, des méta­stases, me regardent passer quelques visages figés, frères des corps que j’ai fuis tout-à-l’heure, ceux de pierre et ceux de sang. Ils dansent au gré de mon errance leur valse à deux temps, deux blanches, une noire, ou l’inverse puisqu’ils se tra­ves­tissent l’un l’autre — dit-​​on — et que, pour moi de toute façon, leur image est la même. Alors, ces icônes se diluent, et déversent leur crainte sur les proies alen­tours, et la chaîne sur laquelle je repose, soudain, voit ses maillons rougir, et libère sans pré­venir ce qu’elle tenait unique.
Juste avant la chute, je trouve la force de me lever. Le soir est là. Je rentre.

Quelque chose a changé. Contre ma nuque, sur mes mains, je sens un regard nouveau. Tou­jours per­sonne, pourtant ; que notre lan­gueur infinie, exta­tique par sur­sauts au rythme des visites impor­tunes. Autour de moi — avec moi encore — les mêmes scènes : insen­sibles varia­tions légères, bur­lesques ou dra­ma­tiques. Quel est pourtant ce dépla­cement, que je semble le seul à saisir ?

Après avoir tenté les acces­soires, dansé un peu, nous figeons main­tenant le cours du jour, parfois pour un instant, comme des poses durant l’affût. Avec les corps pré­sents, trouver le cadre où prendre place. User d’artifices pour découvrir ce que, déci­dément, per­sonne ne vient offrir. Et par ces jeux nou­veaux, immo­biles, les gestes à l’abandon, per­cevoir désormais un œil — le mien ?
Celui à satisfaire.

Il pleut, main­tenant. Mais ce sont tou­jours des jours de sueur. Combien, exac­tement, depuis mon arrivée ? Plutôt combien, encore ; car je n’attends plus. Il n’y a pas de réa­li­sateur. J’ai le voca­bu­laire de l’enfant et du sage et je ne veux plus de script. La fille du Piémont avait peut-​​être raison, je n’avais rien compris : j’aurais dû, avec elle, me rac­crocher au nez le mois dernier — mais quel mois dernier, exactement  ?

Avant de les quitter, j’aimerais par­tager avec mes par­te­naires un peu de mes impres­sions nou­velles, mais une fois encore, je ne trouve pas les mots. Comment d’une phrase entamer, là où nos bras furent impuissants ?

Une jour­na­liste vient d’arriver. Je la croise en allant ras­sembler mes affaires. A-​​t-​​elle tenté de me parler ?
Adieux sur la ter­rasse. Un dernier moment inter­rompu. Et je pars.

À l’aéroport (la gare), des appels, nom­breux, sur mon répondeur, et un surtout : mon ami, désormais, n’est plus mon ami. Plus exac­tement, du moins. J’éteins le télé­phone. Der­rière les portes, ma mère.
Je l’accompagne à la voiture. Comme je ne dis rien, elle me parle de la vie ici, mais le sens de ses paroles ne par­vient pas jusqu’à moi. Elle croit que je suis bon acteur, elle ne voit pas que je n’entends rien ; tout ce qu’elle voit, c’est la route devant elle et ses vérités partout.
Je suis fatigué. Elle com­prend, comme d’habitude. Merci, maman.
À la porte, il y a quelques lettres. Des fac­tures, un calen­drier, des numéros utiles, et aussi, une plus grande et plus épaisse au nom d’Ahmed Ter­baoui.
La douche me détend. Il fait froid, ici. J’ai faim.

Je regarde la lettre.
Après tout, je ne suis pas Ahmed Terbaoui.

Ou peut-​​être,
pas exactement seulement.

Partager ce texte

Réagir, interroger, ouvrir

contact

2017 © frth