par Franck Thomas

Collaborations artistiques

« Il y a un catalogue qui devrait faire 150-​​200 pages »

décembre 2012

Texte écrit à partir d’œuvres sonores d’Éric Maillet, publié dans le livret « À lire » du coffret « À entendre », édité à l’occasion de son expo­sition à l’École Supé­rieure d’Arts de Clermont. Le texte a été voulu comme une rétros­pective en fiction de l’ensemble de son travail.

Elle tourna au coin de la rue. Au sortir du bois, j’avais aperçu sa noire sil­houette qui s’éloignait de l’autre côté du car­refour, et l’avais aus­sitôt reconnue. C’avait été comme un flash : la pre­mière image qui me revenait de la soirée de la veille. Il m’était pour l’instant impos­sible d’apercevoir ou de me remé­morer son visage, mais j’étais certain d’une chose : du puzzle défait que for­maient mes der­nières vingt-​​quatre heures, cette femme était une pièce impor­tante, et elle pouvait pro­ba­blement me mener jusqu’à l’homme qui saurait le recons­tituer. Je la suivais main­tenant depuis plu­sieurs minutes. J’avais bien tenté de la rat­traper pour l’interroger, mais il m’était para­doxa­lement impos­sible de m’approcher d’elle sans la perdre de vue : comme par une hyper­mé­tropie aussi radicale que sou­daine, ma vision se floutait quand j’étais sur le point de la saisir, et j’étais contraint de la laisser s’éloigner pour la dis­cerner à nouveau. Elle ne sem­blait pas avoir remarqué ma pré­sence. D’une allure franche et régu­lière, elle se diri­geait par des tra­jec­toires rec­ti­lignes vers une des­ti­nation mys­té­rieuse. J’avais parfois le sen­timent qu’elle faisait des détours, et à cer­tains moments, même, qu’elle tournait en rond (comme dans un manège, je retrouvais par cycles les mêmes envi­ron­ne­ments sonores). Est-​​ce qu’elle cher­chait à me semer ? Elle ne sem­blait pas non plus res­sentir de fatigue, car sa vitesse ne variait jamais. Ce n’était mal­heu­reu­sement pas mon cas, et je dus, à bout de souffle, me résigner à la laisser s’enfuir. Dans un dernier effort, je me surpris à lui crier d’attendre, mais elle ne réagit pas et dis­parut, pour de bon cette fois, dans les vapeurs brouillées de ma conscience.

La brutale netteté de l’interphone me réveilla d’un coup. J’avais dû m’assoupir pendant la digestion. On insistait sur la son­nette. Qui pouvait bien mettre un tel empres­sement à me voir ? Peut-​​être mon mys­té­rieux mandant — mais lui aurais-​​je donné mon adresse ? Tout était pos­sible. J’essayai de me lever. Le mal de crâne s’était estompé au profit d’une nausée pâteuse qui me pol­luait les membres (et la bouche, bien sûr, mais je n’en avais heu­reu­sement qu’un usage limité — à la boisson essen­tiel­lement). Dans le combiné, une voix d’homme, ou à peu près. Je ne compris pas tout de suite ce qu’il me disait. Non qu’il s’exprimât dif­fi­ci­lement, mais sa requête était pour le moins étrange : il voulait savoir comment l’on pro­nonçait le nom de la rue. Peut-​​être en raison de mon état, sans doute à cause de l’incongruité de la situation, je n’avais rien à répondre à cela. L’homme rac­crocha avec une formule polie. Encore ahuri par l’événement et le sommeil, je tré­buchai contre un coffret Michel Gondry égaré au milieu des bou­quins et m’échouai dans le canapé proche. Était-​​ce un rêve ? J’avais au contraire l’impression d’une réalité plus forte que l’ordinaire, venue me bous­culer dans mes habi­tudes assoupies. La télé était allumée. Il devait être 16h environ, l’heure des dessins animés sans doute. Mais sur l’écran, il n’y avait qu’une mire un peu rétro, immobile. En me rap­pro­chant, je dis­cernai à sa surface une petite main bala­deuse, un peu ridicule et rétro, elle aussi. Surtout, j’entendis une voix. Elle me parlait doc­tement, en prenant soin de remettre en question son dis­cours pour mieux m’interpeller, sans que je puisse pour autant iden­tifier ce qu’elle cher­chait à me dire. Vraiment, n’étais-je pas en train de rêver ? Je décidai de des­cendre à la ren­contre de mon sonneur pour reprendre contact avec lui : il ne fallait négliger aucune piste, et j’étais per­suadé désormais qu’il jouait un rôle important dans l’affaire.

C’était sans doute une erreur d’avoir laissé filer la jeune biblio­thé­caire… et si elle était au courant de quelque chose ? L’absence de petits regards dans ma direction avait peut-​​être été un signe avant-​​coureur, comme une volonté trop évi­dente de ne pas m’aiguiller vers ses agis­se­ments secrets. Son col­lègue du soir, un chauve qua­ran­te­naire, avait main­tenant pris sa place. J’avais échoué sur un des ordis du coin mul­ti­média, devant un jeu flash auquel je ne com­prenais rien et qui ne sem­blait heu­reu­sement pas néces­siter ma par­ti­ci­pation. C’était une sorte de circuit, une visite guidée par­fai­tement abs­traite à travers des pay­sages inconnus et peu accueillants, une déam­bu­lation inutile, sans émotion, sans but — et sans fin. Un miroir de mon exis­tence, en somme. Entre deux vagues de cata­tonie, je réflé­chissais à cet amas de déserts qu’était ma vie, tournant en dehors de moi-​​même. Il lui man­quait de toute évi­dence un guide. L’homme que je recher­chais pouvait-​​il être celui-​​ci ? Face à la réalité vir­tuelle qui me ren­voyait mon incon­sis­tance, je me sentais comme une Ann Lee aban­donnée, un objet vide et manipulé. Qui serait mon Parreno ? Il fallait que je retrouve ce type. Je cherchai mon télé­phone dans ma poche, sans succès. J’avais dû l’égarer quelque part. Je pro­fitai alors que le chauve soit parti dans les rayons pour uti­liser son poste et appeler à nouveau l’école d’art. Mais je n’eus pas le temps de dépasser le message d’attente avant qu’il revienne et, rac­cro­chant pré­ci­pi­tamment, je dus m’enfuir comme un voleur der­rière les colonnes de papier.

Où était-​​il ? À la biblio­thèque, encore. Il s’était assoupi à la table de consul­tation, semblait-​​il. Il jeta un regard alen­tours : per­sonne ne le pour­suivait. Il n’y avait que des mamies s’extasiant, des enfants sages et des per­sonnels dépressifs, qui grouillaient de mur­mures sur les images qu’ils feuille­taient. Lui-​​même reposait sur un tas d’albums car­tonnés aux cou­leurs vives, qu’il avait dû entre­poser là pour lui servir d’oreiller. Un clavier avait été poussé sur le côté. C’était celui de l’écran qui lui faisait face. Écran sur lequel il découvrit, avec effroi, une question à son intention : qui ? (harcelait-​​elle, en passant en revue ses actions des der­nières heures) Qui ? Qui ? Qui ? Il se leva pré­ci­pi­tamment. Sur le chemin de la sortie, il constata que toutes les machines s’étaient liguées en inqui­si­trices : toutes poin­taient vers lui cette question qui le taraudait lui-​​même depuis… — depuis combien de temps d’ailleurs ? Com­plè­tement paniqué, il en vint à ima­giner que cette biblio­thèque n’était peut-​​être qu’une construction de son esprit. Cela faisait-​​il de ses occu­pants des ennemis ? Der­rière lui, le murmure gros­sissait jusqu’à en devenir inquiétant. Les mamies ne s’extasiaient peut-​​être pas tant que ça, tout compte fait, et la tempête d’un Turner qu’il saisit en passant menaçait sans doute de fondre sur lui. Il lisait main­tenant dans les yeux du per­sonnel la même menace que sur les écrans (en plus déprimée, bien sûr). Il accéléra l’allure. Déjà, il ren­versait les journaux de l’entrée et par­venait à la porte, sur laquelle son visage s’imprima briè­vement, comme une mise en garde — avant qu’il ne l’efface d’un coup de poignet rageur.

Des mains. C’était tout ce que je voyais à présent. Plus de guitare, plus d’atmosphère, juste des mains en mou­vement, qui s’évertuaient à me signifier quelque chose. Je ne voyais rien d’autre. Plus de corps, plus de visages. Juste ces mains per­sua­sives. On me parlait, mais je ne savais pas qui ; ni de quoi. J’attrapais des phrases par moment, mais c’étaient des énoncés aux lan­gages com­plexes dont j’avais du mal à recom­poser la trame à partir de ce que je voyais. Juste des mains — et le contraste entre ce qu’elles expri­maient et ce que je res­sentais était sai­sissant. Ces mains savaient où elles allaient, ce qu’elles vou­laient, qui elles étaient ; quand j’étais com­plè­tement perdu. Ne devais-​​je pas trouver quelqu’un ? Où étais-​​je ? Dans un com­mis­sariat, un tri­bunal, une église ? Une nébu­leuse de bruits enche­vêtrés me mar­telait la tête, qui me tournait de plus en plus. Était-​​ce une sorte de torture ? Quelle heure était-​​il ? J’eus droit à un coup de fil. Sans réfléchir, je com­posai le numéro. Une voix me dit d’attendre. J’obéis.

La voix lui intimait de des­cendre, en boucle dans les haut-​​parleurs. Il aperçut en sortant, au fond de la rame, les agents d’entretien et de sécurité venus net­toyer les wagons des nui­sibles qui s’y étaient réfugiés. Il sortit sur le parvis. Était-​​ce vraiment la Défense ? Bien que bondée à cette heure-​​ci (quelle heure était-​​il ?), elle paraissait étran­gement vide ; comme dépourvue de caractère. Était-​​il vraiment bien sur place ? Que venait-​​il faire là ? Il n’avait eu aucune envie — ni raison — de s’y rendre, mais ses pieds l’y avaient mené. Il déam­bulait main­tenant sur la dalle, et c’était comme s’il ne maî­trisait pas ses mou­ve­ments (à peine pouvait-​​il se remettre d’aplomb lorsqu’il perdait l’équilibre). Manipulé comme un pantin, il était le jouet d’un autre, baladé au gré d’un caprice exté­rieur, sans qu’il puisse résister d’une quel­conque manière. Fermer les yeux même lui était impos­sible. Il était contraint au spec­tacle d’un paysage austère, balayé par le verre et l’acier. Des ani­ma­tions mar­chandes de la place mon­taient des musiques, des éclats, des paroles, qu’il per­cevait par vagues au gré de ses péré­gri­na­tions tri­viales, limitées heu­reu­sement — mais fati­gantes, à force. Inca­pable de penser, il finit par s’abandonner au tumulte.

Je me sentis revivre : le barman avait changé et j’étais de nouveau ali­menté. On avait tiré un écran géant sur l’un des murs. Pour la coupe du monde, m’avait-on dit, qui se déroulait en ce moment-​​même dans la ville. Je n’avais rien remarqué, mais c’était tout-​​à-​​fait plau­sible vu mon mode de vie et le peu d’intérêt que je portais à ce qui sortait de mon cercle d’habitudes. La salle com­mençait à s’animer. Les sièges se tour­nèrent, les visages s’allumèrent. Malgré moi, je regardais l’écran, dans l’état d’hébétude où j’avais calé. Des images appa­rurent. Certes, je n’étais pas qua­lifié pour les com­menter, mais elles ne sem­blaient quand même pas res­sembler à celles d’épreuves que j’avais pu voir par le passé. Quel était exac­tement le sport en com­pé­tition ? Dans la salle, il n’y avait pas de réaction par­ti­cu­lière ; le public au contraire paraissait d’un coup plus silen­cieux, presque res­pec­tueux. Plus je regardais les images, et plus j’étais perdu. Je sentais mes repères s’effacer peu à peu. Un trouble gran­dissant m’agitait, un vide qui me sautait à la figure au fil du film et que je ne par­venais pas à expliquer. Le barman com­pensait mon angoisse par de longues rasades com­pré­hen­sives. Je remarquai alors sur l’estrade un homme et une femme en affaires, très occupés à démé­nager du matériel que je n’identifiai pas. Fuyant la foule absorbée par l’écran, j’allai à leur ren­contre. Ils fai­saient un sacré tapage : un véri­table concert de musique concrète qui seyait bien à l’esprit du lieu, mais qui laissait pourtant par­fai­tement de marbre l’ensemble du public. Ils m’entraînèrent dans des recoins impro­bables, jusque dans des cou­lisses, des combles encombrés. Ils trai­naient des objets, sou­le­vaient des meubles, dési­gnaient, sélec­tion­naient. Loin du bar désormais, j’étais en face de cet homme qui m’expliquait sa pré­sence, qui me faisait tran­quillement l’étalage de son tri comme j’aurais voulu pouvoir faire le mien — si seulement j’avais pu trier quoi que ce soit. Je l’écoutai m’expliquer son monde organisé, pour lequel il n’était qu’un passeur. Soudain, j’eus un vertige. Il fallait que je boive. Je voulus retourner à ma place, mais impos­sible de la retrouver : je ne voyais plus que celle que, dans son univers, j’avais tou­jours délaissée.

Blotti dans les rayon­nages, j’avais par­couru plu­sieurs bou­quins qui m’étaient tombés sous la main, jusqu’à en dégotter un qui était parvenu à sus­citer mon intérêt. Il avait été écrit par son auteur à l’aide de toute son œuvre passée et ne recelait aucun contenu ori­ginal de sa part. C’était une recom­po­sition habile, dis­crète, d’extraits et résumés de ses travaux pré­cé­dents, eux-​​mêmes aug­mentés d’interventions inédites que l’artiste avait com­mandées à des confrères et amis, et qu’il avait inté­grées si har­mo­nieu­sement à l’ensemble qu’il en res­sortait une véri­table unité — et une force sin­gu­lière. Pour qui connaissait un peu le travail de l’écrivain, c’était cer­tai­nement là un de ses ouvrages majeurs. Je trouvai la réa­li­sation magis­trale. Surtout, je regrettai de n’avoir pas eu cette idée excel­lente avant lui. Si seulement j’avais pu m’enorgueillir d’une œuvre passée… Peut-​​être après tout pouvais-​​je emprunter celle d’un autre ? En me posi­tionnant à la croisée de la copie trans­fi­gurée et de la cri­tique, il y avait sans doute une place à trouver ; un Pierre Ménard à être — mais lequel ? À l’intérieur de la cou­verture, sous le rabat, quelqu’un avait écrit au crayon une suite de lettres, comme une adresse inachevée au lecteur : telliam… (la suite avait été effacé, sans doute par les mani­pu­la­tions suc­ces­sives). « Tell I am… » ? « Dis que je suis… » ? Dire que je suis qui ? Dire quoi ? Et à qui surtout ? Face à une infor­mation que je pres­sentais pourtant cru­ciale, le sens, une fois encore, m’échappait.

M’échapper. C’était tout ce que je voulais. Prendre l’air pour de bon, res­pirer. Pro­fiter des arbres alen­tours. Retrouver la solitude. Mais au moment où je m’extirpais du groupe, l’idée me vint de me servir de la situation comme matière pour un texte futur. Ce fut un choc : une telle envie ne s’était pas mani­festée depuis long­temps. Je cherchai hâti­vement dans mes poches de quoi la noter. C’était cer­tai­nement le signe d’un retour en grâce, peut-​​être le début d’un nouvel élan ; les effets béné­fiques du contrat étaient déjà à l’œuvre. Depuis que j’avais acheté un smart­phone, j’avais pris l’habitude de m’en servir comme carnet numé­rique, cela me per­mettait de récu­pérer direc­tement sur mon ordi­nateur les notes prises dans la journée, et de tra­vailler ainsi plus rapi­dement — à l’époque où je tra­vaillais. Mais il était introu­vable. Tout ce sur quoi je pus mettre la main, ce fut un bic délavé aux cou­leurs du Palais de Tokyo. Pas le moindre morceau de papier. J’arrachai alors quelques feuilles d’un ficus pour y ins­crire les lignes de mon projet. Ce n’était pas du plus efficace, mais je pus au moins y ins­crire une phrase ou deux, étalées sur un rameau. Après quelques ratures, je décidai fina­lement de résumer mon idée par le dessin du socle indus­triel étrange qui trônait au centre de la clai­rière (et qui, lui, tenait sur une seule feuille). Je m’approchai de l’objet : c’était en réalité une pho­to­co­pieuse, retournée et branchée à une prise cachée. À quel usage était-​​elle des­tinée ? Je n’en avais aucune idée. C’était par­fai­tement insolite. Quels étaient ces gens qui l’entouraient ? J’avais enclenchée la machine par inad­ver­tance en l’inspectant, et décou­vrais main­tenant à côté d’elle la page A4 qui en était le résultat. Elle était imprimée d’un motif de feuilles mortes : celles sur laquelle la vitre de la machine était posée. Tout ce jeu de feuilles me parut bien iro­nique. Je voulus, avant de partir, emprunter un télé­phone pour faire une nou­velle ten­tative au standard de l’école d’art, mais le groupe s’était à présent dissous en amas de corps dans les fourrés, et je ne me sentais pas d’humeur à inter­venir dans leur pra­tique — toute artis­tique qu’elle pût être.

Il appela à nouveau. Moins dans l’espoir que quelqu’un décroche enfin, que pour être certain de rester concentré sur son seul objectif à présent : s’y rendre sans détours. Alors qu’il gardait tant bien que mal la maî­trise de ses pas, il constata avec horreur que les injonc­tions suc­ces­sives dans le combiné lui étaient de moins en moins intel­li­gibles, comme si la langue elle-​​même se refusait à lui main­tenant. Il rac­crocha, désemparé. Pour contrer cette nou­velle attaque, il voulut arti­culer un dis­cours, par exemple sur les œuvres qu’il avait ren­con­trées pré­cé­demment, mais ses mots cédèrent la place alors à un jargon effroyable qu’il ne pouvait contrôler ; un sabir infâme et déper­son­nalisé, quasi-​​mécanique, qu’il reconnut aus­sitôt comme la marque de ce qu’il avait tou­jours fui — et vers lequel il se pré­ci­pitait pourtant, à ce instant même.

Une halte s’imposait. J’avais besoin de m’asseoir en pré­sence fami­lière, reposer mon corps et mon esprit affaiblis par l’effort ; je n’aspirais qu’à la sim­plicité d’un chez-​​moi ras­surant. Fort heu­reu­sement, n’importe quel endroit pourvu d’un comptoir et de quelques bou­teilles pouvait aisément faire office de chez-​​moi accep­table, et j’atterris rapi­dement dans un foyer d’adoption conforme à mes désirs. C’était un bar clas­sique, en appa­rence du moins, et confor­table de sur­croît. Je m’y sentis tout de suite à l’aise (surtout après quelques verres). Il y avait pas mal de monde, majo­ri­tai­rement des jeunes : col­lègues décon­tractés venus boire un verre à la sortie du boulot ou étu­diants débattant en sou­rires uto­piques, ils s’ébattaient en un brouhaha apaisant. Au fond de la salle, un gui­ta­riste posait sur une petite estrade fai­blement éclairée. Ses doigts balayaient les cordes, sans qu’aucun son ne me par­vienne. J’allai le voir de plus près — en attendant que le barman rem­plisse à nouveau mon verre. Sa guitare élec­trique était branchée à un ampli dis­simulé en fond de scène, relié lui-​​même à un casque posé à l’extrémité de l’estrade, qui était dis­po­nible. Je regardai le jeune homme. Très concentré sur une musique que per­sonne n’écoutait, il s’appliquait au mou­vement répé­titif de ses doigts, régulier, presque auto­ma­tique. Le câble était court : pour porter le casque aux oreilles, il fallait se rap­procher si près du musicien qu’il était alors impos­sible de voir autre chose que sa main en action sur le manche, qui jouait le même riff en boucle. À l’intérieur, ça hurlait à plein volume. Quel étrange dis­po­sitif, pour un artiste de scène ! Je reculai pour com­prendre. J’entendais à présent quelques bribes venant de conver­sa­tions der­rière moi. Posées, dis­crètes, elles par­laient de détails, don­naient des appré­cia­tions, remar­quaient, inter­ro­geaient, pré­ci­saient, mon­traient. Je regardai autour de moi : trop concentré par la soif et la fatigue sans doute, je n’avais pas fait attention aux toiles qui cou­vraient les murs, et qui sem­blaient être le sujet des échanges qui me par­ve­naient. Soudain, le tra­quenard m’apparaissait. Je n’étais pas dans un bar ordi­naire, mais pris au piège d’un art insi­dieux qui m’avait bien caché son jeu. La sueur me venait à grosse goutte. À moins que… et si c’était le bar de la veille, où j’avais fait ma ren­contre décisive ? J’y serais revenu incons­ciemment ? J’essayais de me remé­morer des images, des visages. Puis j’aperçus mon drink sur le bar. Je me calmai aus­sitôt. Après tout, me dis-​​je, il y avait ici de quoi sur­vivre tout à fait décemment. Peut-​​être mon inter­lo­cuteur reviendrait-​​il ce soir ? Il n’y avait plus qu’à attendre sans rien faire — ce pour quoi j’avais une expé­rience cer­taine. Len­tement, je rejoignis alors mon tabouret et mon verre, indif­férent aux agres­sions concep­tuelles de la pièce.

Un rythme strident mar­telait dans ma tête sous l’assaut des vodkas-​​glaçons de la veille. Je luttais pour ras­sembler mes esprits. Que j’ouvre ou referme les yeux, c’était de toute façon un étrange foutoir mul­ti­colore auquel j’étais confronté et parmi lequel il me fau­drait tant bien que mal frayer une issue vers le reste de la journée — mais j’avais l’habitude : c’était le cas à chaque réveil depuis plu­sieurs mois déjà. Sauf qu’il y avait du nouveau. Un contrat. Une brèche dans le mas­sacre. Et je ne comptais pas la laisser filer, comme j’avais laissé pro­gres­si­vement filer depuis trois ans tout espoir de réussite à n’importe quel échelon de mon exis­tence. C’était le fond sur lequel rebondir. Pour com­mencer, j’avais besoin de mettre un peu d’ordre dans la place et dans mes idées, et une nou­velle vodka-​​glaçons me paraissait le moyen le plus indiqué pour y par­venir. Après quelques verres et une douche som­maire, je décidai d’appeler l’école d’art. Le télé­phone était enfoui entre deux énoncés per­for­matifs de Victor Burgin. Au standard, on me dit d’attendre. J’obéis quelques ins­tants à la suc­cession de voix, puis rac­crochai. L’instant d’après, j’étais dehors pour attraper quelque chose à manger. Je rejoignis le bou­levard proche, où des flics en PVC cha­pe­ron­naient une petite mani­fes­tation dis­crète. Je m’approchai, intrigué. Plus que de la colère, c’était une cer­taine mélan­colie qui se lisait sur les visages (pas plus d’une cen­taine, et cer­tains sur­montés d’une cas­quette au « US GO HOME » ten­dan­cieux). Pro­ba­blement des nos­tal­giques, me dis-​​je, de l’époque faste où l’interventionnisme amé­ricain fédé­raient contre lui les antis de tous bords, et qui ne se reverrait pro­ba­blement plus. On avait pourtant vécu ces der­niers temps quelques rechutes encou­ra­geantes, mais le déclin entamé par la crise finan­cière s’était vu bel et bien confirmé par la réélection d’Obama, et ces mani­fes­tants sai­sis­saient sans doute là une des der­nières pos­si­bi­lités qui leur étaient offerte d’exprimer, avec un ridicule encore mesuré, une opinion qui bientôt n’aurait plus aucun sens. À la borne auto­ma­tique dix minutes plus tard, je com­mandai un Mc Baguette au cheddar-​​munster que j’avalai sans appétit, puis rentrai.

Chez lui, il com­mença par remettre un peu d’ordre et vider les cen­driers. Il ne fumait pas… qui donc les avaient remplis ? Il tira les rideaux, éteignit la télé. Était-​​ce vraiment chez lui, encore ? Il décida de laisser de côté cer­taines inter­ro­ga­tions pour l’instant, et entreprit d’obtenir une réponse à la seule qui importait vraiment. Pour se donner une chance d’identifier enfin le res­pon­sable (pensait-​​il) du bou­le­ver­sement qu’il était en train de vivre, il réunit pour les com­pulser tous les docu­ments récu­pérés ces der­nières années en dif­fé­rents lieux d’art, lors d’événements dont il n’avait pour la plupart pas le sou­venir, et qu’il avait remisés dans les recoins utiles de son appar­tement (étagère des toi­lettes, coins de tables, dessous d’armoires) en guise de clas­si­fi­cation per­son­nelle. Mais il ne s’y trouva rien qui offrît un écho consistant. Aucun nom ne lui venait, aucun visage n’apportait de clé au mystère. À partir de quelques réfé­rences glanées dans ces recherches, il fit alors le tour de dif­fé­rentes plates-​​formes d’échange et de création qui flo­ris­saient sur internet, dans l’espoir d’intercepter entre deux points Godwin le fil rouge qui pourrait le mener à une piste sérieuse. Il s’égara un moment sur quelques blogs — auda­cieux, à n’en pas douter — qui envi­sa­geait Mon­drian à l’aune du code ASCI, ou Vol­taire selon Microsoft, puis finit par atterrir sur un cycle de confé­rences vidéos qu’il écouta d’une oreille, tout en se pré­parant un potage japonais. Il constatait avec sou­la­gement qu’une cer­taine nor­malité lui revenait, le coulant de nouveau dans le moule d’une cau­salité confiante, quand un coup d’œil sur le moniteur le glaça : les œuvres que le confé­rencier pré­sentait res­sem­blaient à s’y méprendre à des mor­ceaux de son envi­ron­nement per­sonnel — et plus par­ti­cu­liè­rement, à des parties de la rési­dence de son immeuble. Une impression désa­gréable le par­courut ; comme un téles­copage entre le chemin et le but. Aban­donnant soupe et confé­rencier sur place, il se pré­cipita dehors pour en avoir le cœur net. Dans le hall, il aperçut la gar­dienne der­rière un poteau et se pré­cipita vers elle… avant de réa­liser qu’elle parlait à un micro, brandi par un homme. Diable ! Chan­geant de tra­jec­toire, il détourna le regard, mais c’était trop tard : l’homme voulait lui parler. Il s’enfuit alors en courant, la nage au corps, jurant qu’il n’avait pas le temps, jusqu’à être hors d’haleine — et de portée de l’intrus, surtout.

Je sortis rapi­dement. Non loin de là, le bois de Bou­logne s’ouvrait aux citadins à la dérive, comme moi, et la douceur de l’été finissant pro­mettait encore une heure ou deux de lumière suf­fi­sante pour pro­fiter plei­nement de la nature. Je m’engouffrai dans l’allée de feuillus. C’était la pre­mière fois que je ren­trais vraiment dans le bois. Com­plè­tement à l’abri de la ville, j’y trouvais un espace propre à m’apaiser, une aire où reprendre peu à peu le contrôle de moi-​​même. Des arbustes, quelques souches, un tronc mort ren­versé en guise de banc public, et même un petit pont buco­lique tra­versant un ruisseau où les oiseaux s’ébattaient en piaillant : à deux pas du périph, un petit coin de cam­pagne. Ou presque — car l’endroit se révélait fich­trement peuplé. Où que je m’enfonce, je croisais des couples, des jog­geurs, des autres indé­ter­minés, souvent équipés d’instruments bruyants qui don­naient à ma balade le charme d’une tra­versée de centre com­mercial. Était-​​ce la chaleur ? Le manque ? Je dus m’arrêter bientôt. J’avais débouché sur une clai­rière, déjà bien prisée semblait-​​il : pas une seule place dis­po­nible. Je m’avançai pour chercher plus avant, quand je remarquai alors tous les visages tournés vers moi. J’avais dû, par un geste incons­cient, enclencher une sorte de rituel, mani­fester peut-​​être une demande ou établir une dis­po­ni­bilité, parce qu’ils venaient main­tenant dans ma direction — majo­ri­tai­rement des hommes, je le remarquai à présent. Je remarquai aussi leurs allures, leurs pan­talons à élas­tiques et la proximité équi­voque que cer­tains affi­chaient. Ils se mirent alors à me parler tous en même temps. Ils me racon­taient avec des voix étran­gement enjouées leurs goûts et leurs habi­tudes, mais pas du tout sur le sujet que la situation laissait ima­giner : c’était au contraire une ava­lanche de détails insi­gni­fiants sur leur manière de vivre au quo­tidien, des propos qu’ils auraient pu échanger avec leur boucher ou leur col­lègue de bureau à la pause café. Pourquoi diable tous ces gens venaient-​​ils me parler de ça ? Était-​​ce une sorte de thé­rapie de groupe infor­melle ? C’était en tout cas de plus en plus oppressant. Rassuré de prime abord par l’absence de contact phy­sique, j’étais en fait sub­mergé par leurs inti­mités banales, qui sus­ci­taient en moi un dégoût pro­gressif et de plus en plus insou­te­nable. J’aperçus alors, dans les fourrés, les corps en action. Ceux que j’avais craints et qui fai­saient la répu­tation du lieu. Je me dis fina­lement que c’était là tout le paradoxe du bois : superbe et dégueu­lasse à la fois. À l’image du monde, en fin de compte.

Il fallait reprendre du début. La parole lui était dif­ficile (les mots, ces traîtres) ; il voulut repartir des images. Il sortit de sa poche le smart­phone à peine récupéré, et entreprit de saisir grâce à lui les traces d’un réel capri­cieux — et par là, peut-​​être, des traces de lui-​​même. Des cita­tions de Louise Lawler lui revinrent en mémoire, en guise d’inspiration. Par la lucarne élec­tro­nique, il aperçut des rues, des visages. Il reprit à l’aveugle les par­cours balisés de sa déchéance et mit les mains dans les marques, celles d’un passé tout proche — et si lointain. Alors qu’il tra­versait la ville, l’écran lui per­mettait de capter les détails, les nuances brûlées par l’alcool et le temps, comme un filin numé­rique au milieu de sa chute. Bientôt, il reconnut le quartier. Il s’arrêta au croi­sement du bou­levard. En visionnant dans l’appareil les images à peine prises, il en découvrit alors d’autres que les siennes ; non seulement qui les pré­cé­daient, mais au milieu des­quelles elles venaient s’intercaler, ajoutant ainsi au film com­posite une densité trou­blante qui pré­cisait, bien au-​​delà de la raison, les contours de sa propre per­ception — celle du trajet d’une réalité qui, défi­ni­ti­vement, n’était plus entiè­rement sienne. Qui les avait prises ? Quand ? Qui l’accompagnait vraiment ? Ou qui accompagnait-​​il, peut-​​être plutôt… ? Tout avait com­mencé par cette ren­contre. Il devait remonter jusqu’à l’homme. Lui seul était l’explication. Il se hâta vers son immeuble.

Je n’eus pas le temps d’atteindre le hall que ma concierge, tou­jours prompte à l’échange irrai­sonné (mais parfois sym­pa­thique, il fallait le recon­naître), se pré­ci­pitait déjà sur moi. Par-​​dessus son épaule, je voyais à travers la porte vitrée la rangée de son­nettes : pas de trace de mon sonneur. Comme il me sem­blait inutile de tenter de rat­traper dans la rue quelqu’un que je n’aurais pro­ba­blement pas su recon­naître, je me laissai envahir par la conver­sation de la gar­dienne — à laquelle on ne pouvait pas vraiment pour autant dire que je par­ti­cipais. Cependant, c’était une femme gen­tille et rela­ti­vement appliquée dans son travail, et je ne voulais pas lui donner l’impression qu’elle m’importunait. Elle devait sans doute me parler d’un sujet qui lui tenait à cœur, car elle se com­portait comme si je l’avais inter­rogée. Mais j’avais beau y mettre le peu d’attention qui me restait, je ne par­venais pas à com­prendre ce qu’elle disait ; je n’entendais que ses tics de langage, ses expres­sions fami­lières régu­liè­rement ponc­tuées de gestes machinaux dont elle ne devait cer­tai­nement pas avoir conscience mais qui occu­paient tout l’espace visuel et sonore. Au bout d’un moment, j’en éprouvai un certain vertige. J’avais tenu le temps suf­fisant pour me garantir une cour­toisie minimum dans ses pro­chains com­mé­rages ; il était accep­table de m’éclipser avec un pré­texte commun — ce que je fis alors sans retenue. J’errai sur le bitume. La mani­fes­tation avait disparu. Je tentais de reprendre pied dans une indif­fé­rence ras­su­rante, tâche plus ardue qu’il n’y paraissait. Comment rejoindre la trace de ce contrat ? Comment retrouver mon homme mystère ? Sans pré­mé­di­tation — mais sans sur­prise non plus — j’aboutis à la biblio­thèque. En passant l’entrée, je m’attardai sur les titres des journaux pré­sentés : c’était mon stra­tagème habituel pour observer dis­crè­tement la petite brune de l’accueil, qui ne me laissait pas insen­sible. Mais quelque chose m’empêchait de mater comme à l’ordinaire. Sur les unes étalées entre nous, je par­courais des slogans, des para­graphes, des légendes pour la plupart périmés. Trop absorbé par mon affaire cependant, je n’arrivais pas à sim­plement feindre la lecture, et j’avais les noms propres qui me sau­taient au regard, comme autant de pistes poten­tielles vers mon pré­cieux pour­voyeur. Je ne pouvais me concentrer sur autre chose que cette suc­cession de lieux, de marques, de noms qui poin­taient çà et là dans le texte, et fus obligé de renoncer, avec une déception relative tou­tefois, à l’horizon éro­tique de ma fin d’après-midi.

C’avait été une pulsion sal­va­trice. Dépossédé de tout, il s’était jeté avec l’énergie du désespoir à la ter­rasse du bougnat, priant pour qu’il com­prenne sans un mot l’urgence de la situation et la solution — la moins aqueuse pos­sible — à y apporter. À cette heure creuse, l’homme l’accueillit en sou­riant et, voyant son trouble, l’invita à prendre place à l’intérieur. Il attendit, prostré, qu’un verre quel­conque lui soit apporté. Mais l’homme s’était assis en face de lui, et, avec une bon­hommie qu’il eut trouvée sym­pa­thique en d’autres cir­cons­tances, il entama le récit de son par­cours, et de l’histoire du lieu. Inca­pable de pro­tester, il écouta. Blotti sur la ban­quette, il tentait tant qu’il pouvait d’accrocher son esprit aux paroles du cafetier, conscient que c’était là le dernier filet qui lui restait. Celui-​​ci cependant se déchirait à son tour : l’homme, en lui mon­trant ses murs, lui parlait d’Algérie — quand il n’y voyait que l’Auvergne. Il se redressa alors en un dernier effort, pour une ultime ten­tative. Tout ce qu’il put arti­culer fut : Attendez…

Il faisait sombre et je voyais des cou­leurs. Tout le reste avait disparu. Je n’étais plus que face à une suc­cession de photos popu­laires, inof­fen­sives, régu­lières. Un flux qui gommait les détails, et dont la réception se faisait sans effort. Qui m’avait mis ici ? Pourquoi ? Peu importait. J’étais détendu. Incons­cient de tout. Bercé par la caresse chro­ma­tique, je me diluais dans cette effusion d’images. Je m’effaçais dans un lent mou­vement méca­nique d’orange, de rouge et d’absinthe, abreuvé de réfé­rences étran­gères et fami­lières à la fois. Je par­courais un monde sans angoisses, sans ques­tions. Un univers à la cohé­rence acces­sible ; un lent déroulé d’existences idéales. Je me sentais, au fond, comme une sculpture de Nancy Crater — invi­sible et par­fai­tement abouti. Dans cet espace-​​temps mul­tiple et unifié, il y eut alors une voix. Un homme, encore. Doux. Simple. Agréable. Il évoqua des ren­contres, et une sérénité inté­rieure. Il expliqua un pro­tocole, qu’il mettait en œuvre avec dili­gence. Il raconta des per­sonnes, dis­tinctes, tou­jours dif­fé­rentes, des épi­sodes aux modesties des­quelles il puisait une satis­faction pai­sible. Je l’entendis apprécier sa vie, et l’enviai soudain. Était-​​ce de mon immeuble qu’il parlait ? Face à ma volupté basique et soli­taire, le vide était revenu, plus grand d’un seul coup. Celui d’une vie entière — la mienne, que j’avais fuie.

Il n’était qu’une suc­cession de clichés pris par d’autres, inconnus, ano­nymes. Qu’un récep­tacle ordonné de repré­sen­ta­tions de masse, afin d’en flui­difier l’écoulement, d’en amoindrir la vio­lence. Il en était conscient main­tenant. Tout ce défer­lement qu’il subissait ainsi, en un mélange d’excitation et de dégoût, devait for­cément avoir un centre, une raison d’être. Et il était sur le point de l’atteindre. Tout cela le menait — insi­dieu­sement peut-​​être, mais assu­rément — vers une apogée qu’il sentait proche, une révé­lation qui don­nerait la clé de lecture du chaos. Vers (rien moins que) la déli­vrance du sens, enfin.

On me réveilla bru­ta­lement. Un flic. J’étais des­soulé ; j’étais libre. Dis­séminé surtout. Ailleurs. Autre. On avait retrouvé mon télé­phone : il y avait des for­mu­laires à remplir, des ques­tions d’usage. Je m’assis où l’on me demanda, regardai là où il fallait. On fuyait mon regard (injecté, double, vacillant). J’évitai le miroir du fond, en face, où quelqu’un qui me res­sem­blait étran­gement m’observait avec une sale gueule. Quelqu’un parla à la troi­sième per­sonne. Était-​​ce à moi qu’on s’adressait ? De moi qu’il s’agissait ? Quelqu’un répondit aux ques­tions, quelqu’un signa où c’était demandé. C’était mon nom au bas du papier. Je voulus relire ce qui m’engageait, puis je me levai. Il reprit mes affaires, se laissa mener par les uni­formes vers la sortie. Il était dans la rue à présent. Je ne savais plus quoi faire, où aller. Il ne recon­naissait rien. J’avais soif, bien sûr. Il y avait un bar à quelques mètres. Pour la pre­mière fois peut-​​être, il voulut reprendre le contrôle de lui-​​même et décida d’ignorer l’enseigne. Il eut soudain une pensée aussi absurde que fugace pour la brune de la biblio­thèque, puis pour sa concierge. Pour une reprise en main, cela débutait bien : il était perdu.

Où étais-​​je ? Qu’est-ce que j’étais venu faire ? Je ne savais plus trop. Autour de moi, un bruit de verres, et des dis­cus­sions animées. Le barman me regardait bizar­rement. J’avais beau lui faire signe, il s’obstinait à ne plus me servir (j’avais été bon client, pourtant). Tout devenait de plus en plus confus. J’entendais des gens rire et des bruits de billard, mais sans pouvoir en indiquer la pro­ve­nance. Autour de moi, on parlait de sujet de l’art, de chips, d’expos — autant de choses par­fai­tement incon­grues. Il y avait main­tenant un piano sur l’estrade du fond de salle, devancé d’une jeune fille. Elle se mit à jouer, mais s’interrompit aus­sitôt. Puis recom­mença, joua un peu plus loin, avant de s’arrêter à nouveau, et de recom­mencer encore. Les inter­rup­tions ne sem­blaient pas volon­taires, et l’on pouvait voir sur son corps effacé toute la gêne qu’elles entraî­naient. Mais elle repartait à chaque fois un peu plus loin, pro­gressant de façon aussi régu­lière qu’impressionnante. Était-​​ce un véri­table appren­tissage ? Ou une simu­lation ? Une mise en scène ? Je l’enviai. Tout chez moi n’était que remise en cause, doute, errances. Si seulement je pouvais pro­gresser aussi vite … J’évoluais au contraire dans un désordre constant qui se com­pensait par lui-​​même. J’avais le sen­timent d’une vie que rien ne vien­drait jamais résoudre, d’un casse-​​tête dont quelqu’un retirait les pièces à mesure que je les assem­blais. Mais qui ?

Il arriva enfin à l’école d’art. Per­sonne aux alen­tours ; pas même quelques étu­diants partant se bouffer du 104, arrosés de 33. À l’intérieur, c’était inha­bi­tuel­lement silen­cieux — était-​​il déjà dix-​​sept heures ? Per­sonne dans les ate­liers. Per­sonne à la biblio­thèque (fermée d’ailleurs). Il passa devant le bureau du directeur, vide lui aussi. À l’administration, les chats des écrans de veille avaient envahis les bureaux. Une lente appré­hension com­mençait à monter en lui. Il par­courut les étages, dans les recoins des cou­loirs. Dans les salles de montage. Aux labos photos. Sur les mez­za­nines. Et jusqu’à l’intérieur des faux-​​plafonds ren­forcés, trans­formés en cou­chages d’urgence — et surtout en lieu d’expression libé­ra­toire après une journée de création intensive. Per­sonne. En redes­cendant, un murmure le mena jusqu’à l’auditorium, qu’il avait oublié. Tout le monde était là. À la tribune, un théo­ricien sans doute. Voire un cri­tique. Il venait de rejoindre un sémi­naire, pro­ba­blement. L’audience était sur­na­tu­rel­lement stu­dieuse. Il alla s’asseoir sur un stra­pontin laissé libre, pour écouter. L’homme parlait d’artistes, d’œuvres, de cita­tions, d’engagements. Rien que de très normal. Il s’étonna de ne recon­naître aucun nom parmi ceux cités. Mais depuis le temps qu’il était sorti du circuit… Cela réveilla sa curiosité. Le dis­cours était per­tinent, les œuvres inté­res­santes : il se plut à retrouver les rangs pas si loin­tains de ses études, et comprit dès lors que la salle fût cap­tivée par ces décou­vertes. Puis il réalisa. Tout lui sem­blait soudain un énorme men­songe. Peut-​​être n’était-il sim­plement pas apte à entendre ce qu’il se disait vraiment ? Mais peut-​​être aussi que le men­songe était en lui. Peut-​​être, en fait, que tout ce qu’il venait de vivre était faux. Suf­fi­samment faux même, peut-​​être, pour être vrai.

Il était bien 14h passées quand je m’éveillai au milieu du salon, étendu tout habillé à même le Sol LeWitt. Collées à ma chemise, les pages du vieux Taschen sur l’Art Minimal (pro­ba­blement piqué entre deux petits fours lors d’un ver­nissage quel­conque du temps de ma sco­larité) n’étaient pourtant qu’un détail du vaste matelas de bou­quins épar­pillés que je m’étais constitué, au pic sans doute de mon ivresse, sur le plancher avant de m’y écrouler. Je n’aurais su dire qui de ma tête ou de l’appart était le plus en bordel. Une douleur aiguë me vrillait le crâne. À travers un reste de café froid épargné des mégots, me revinrent des bribes de la soirée. Dans un bar, bien sûr — au début, du moins. Mais avec qui… Je me rap­pelais un échange assez long (mais avec qui ?) sur l’art, ce qui était plutôt étonnant, car depuis ma sortie de l’école, je prenais soi­gneu­sement garde de choisir mes rades parmi les moins branchés de la capitale, pour être sûr jus­tement de n’avoir pas à subir ce genre de dis­cussion. Au fur et à mesure que j’émergeais, cela se pré­cisait : une pro­po­sition de boulot, c’était ça. Voilà pourquoi j’étais resté à parler. Le type en question m’avait proposé d’écrire un texte pour lui. Un contrat, un vrai. Depuis le temps. Et ça avait l’air lourd. Le texte de son cata­logue. Un gros truc. De quoi tenir le Pôle Emploi en respect pour quelques mois au moins. Et puis c’était une occasion de me récon­cilier avec le milieu de l’art, ce qui n’était sans doute pas une mau­vaise idée. J’étais bien réveillé main­tenant. Mais impos­sible de remettre le nom de mon inter­lo­cuteur, ni même son visage… Est-​​ce que je le connaissais d’avant ? J’avais le sou­venir étrange qu’il était lié à l’école, mais de quelle manière ? Pendant que ma mémoire patinait, je regardais méca­ni­quement autour de moi l’ampleur du désastre. Avais-​​je vraiment fait ça tout seul ? Dans un coin, la télé allumée ne fonc­tionnait plus vraiment… ou peut-​​être mieux, en fait. Elle dif­fusait une image tordue, colorée et abs­traite, qui se déplaçait légè­rement. Cela me rappela une œuvre de jeu­nesse d’un artiste que j’avais connu… Éric Maillet. Tiens d’ailleurs, que pouvait-​​il bien devenir ?

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