par Franck Thomas

Visions fantasques d’un supermarché.

Périple

juillet 2007

Deux hommes, au rayon des eaux en bou­teille. Ils arrivent de chaque extrémité du rayon avec leurs caddies, en cher­chant dans les rayon­nages. Soudain, ils trouvent en même temps et se pré­ci­pitent sur la même bou­teille. Gênés, ils s’interrompent en même temps.

Client 1. Je vous en prie.

Client 2. Je n’en ferai rien.

Client 1. S’il vous plaît.

Client 2. Non, non, vraiment. Elle est à vous.

Client 1. Vous m’obligeriez.

Client 2. Je suis votre ser­viteur. Il s’empare de la boîte qu’il pose dans le caddie de l’autre. Voyez comme elle sied har­mo­nieu­sement à la com­po­sition de votre cargaison !

Client 1. Ah mais, si monsieur est un esthète, c’est un honneur !

Client 2. Oh, point du tout ! Homme de goût,tout au plus…

Client 1. Ma foi, en voyant le choix de vos denrées, je ne peux vous contredire.

Il sursaute, comme bousculé par quelqu’un.

Client 2. Oh, je vous prie de m’excuser. Je suis sta­tionné en double file. Quel trafic par ici ! Donnez-​​moi un instant pour manœuvrer… Voilà.

Il fait un créneau avec son caddie pour le ranger der­rière celui de son inter­lo­cuteur, avant de reprendre.

Client 2 (suite). Comme le climat est agréable en ces lati­tudes, ne trouvez-​​vous pas ?

Client 1. Oui, véritablement.

Client 2. A dis­tance rai­son­nable de la calotte fri­gi­daire et hors du rayon d’action des surgelés…

Client 1. Et ce déli­cieux courant marin qui nous caresse le visage, grâce à la proximité des équi­pe­ments nau­tiques et du matériel d’électricité…

Client 2. Vraiment, nous voguons pai­sibles, sur ces eaux de source… Mais… qu’ouïs-je ? Serait-​​ce une com­plainte ? Quelqu’un chante en tête de gondole… ? C’est si romantique !

Client 1. Oh, ce n’est rien. Juste l’animateur com­mercial qui effec­ti­vement nous mène en bateau, en fre­donnant tou­jours la même rengaine…

Client 2. Ah, le brave homme ! Pro­fitons de ce cadre excep­tionnel ! Je vous offre une tasse de thé ? Vous m’en direz des nou­velles, un dar-​​jeeling dont j’ai moi-​​même cueilli chaque sachet…

Client 1. C’est fort aimable à vous, et je suis au regret de devoir décliner votre proposition.

Client 2. Vraiment ? Mais j’ai sinon quelques bonnes bou­teilles récoltées lors de mes nom­breux voyages. J’ai beaucoup bour­lingué vous savez… Ah, plu­sieurs allers-​​retours sur notre vaste globe, cette grande surface com­mer­ciale ! Je suis allé partout, et plu­sieurs pro­mo­tions suc­ces­sives ont fait de moi un homme riche. Pro­fitant des meilleures occa­sions, j’ai rap­porté des mer­veilles des rayons les plus exo­tiques, souvent deux pour le prix d’une ! Ainsi préféreriez-​​vous peut-​​être un bon scotch, un saké, une vodka ?

Client 1. Je vous remercie infi­niment, mais je ne peux accepter. Je voya­geais de conserve avec un com­pagnon de route que j’ai égaré tantôt. Il me faut le retrouver et pour­suivre sans tarder, nous avons une longue liste de courses à faire… (il montre la liste) Enfin, j’aurais aumoins gagné la première.

Client 2. La première… ?

Client 1. Hé bien, oui ! Je rem­porte la pre­mière course, puisqu’il s’est perdu. Mais il reste toutes les autres ! Je suis un peu inquiet, son véhicule n’est pas en très bon état… Et voyez-​​vous, c’est une per­sonne de faible consti­tution. En constatant qu’il fait chou-​​blanc, j’ai peur (pardonnez-​​moi l’expression) qu’il en ait gros sur la patate et qu’il tombe dans les pommes. Alors, ce serait la fin des haricots et il est fort pro­bable que les carottes soient cuites avant que je le retrouve… (inquiet) Où peut-​​il bien être ?

Client 2. …aux Fruits & Légumes, peut-​​être ? Une intuition…

Client 1. Vous avez raison ! Je m’en vais manœuvrer dans le secteur.

Client 2. Cher monsieur, ce fut un plaisir.

Client 1. Partagé, monsieur, croyez-​​le bien.

Client 2. Après vous.

Client 1. Je vous en prie.

Client 2. Non, vraiment.

Client 1. Je n’en ferai rien.

Client 2. Vous m’obligeriez.

Client 1. Je suis votre serviteur.

Client 2. Que nenni, c’est moi.

Client 1. C’est trop d’honneur. etc.

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