par Franck Thomas

Visions fantasques d’un supermarché.

Fidélisation

juillet 2007

Au rayon pâtis­series, il y a un peu de monde. Une femme s’apprête à acheter un gâteau à la crème. Un homme l’interrompt.

Homme. A votre place, je ne ferai pas ça.

Cliente. Ah oui ? Et pourquoi ça ?

Homme. Je veux dire, si j’avais votre physionomie.

Cliente. Pardon ?

Homme. C’est évident. Vous êtes du genre à tout stocker dans les hanches et les cuisses. Et après, bonjour la culotte de cheval…

Cliente. Mais enfin ! Je ne vous permets pas !

Homme. Oh moi, je dis ça, c’est pour vous aider. Pour l’instant, ça va. Mais si vous ne faites pas un peu attention, bientôt…

Cliente. Mais… Ça suffit ! Je fais ce que je veux, c’est un comble ! Mêlez-​​vous de vos affaires !

Homme. Ah mais, vous faites comme vous voulez, c’est sûr, c’est votre balance ! Je dis ça par expé­rience, c’est tout.

Cliente. Comment ça, par expé­rience ?? Vous êtes ignoble, mon­sieur ! Laissez-​​moi tran­quille ou j’appelle la sécurité !

Un homme, témoin de la scène, approche.

Témoin. Un problème ?

Homme. Pas du tout. Madame ne veut simplement pas admettre l’évidence.

Cliente. Mais c’est dingue ! Je vous en prie, débarrassez-​​moi de ce sale type !

Témoin. Qu’est-ce qui se passe ?

Homme. Vous allez pouvoir m’aider à la rendre rai­son­nable : Madame ne veut pas recon­naître qu’elle est géné­ti­quement adipeuse.

Témoin. Mais… Qu’est-ce qui vous prend ? (à la cliente, après l’avoir regardée fur­ti­vement) N’en croyez rien surtout, madame !

Cliente. (à l’homme) Obsédé ! Psychopathe !

Homme. Mais enfin, je ne com­prends pas. C’est comme ça que vous remerciez tous ceux qui vous rendent service ? D’autant plus que la colère fait res­sortir vos cernes, vous ne devriez pas…

Le témoin interpelle le vigile.

Témoin. S’il vous plaît ! Cet individu grossier importune une jeune femme !

Homme. Comment… ? Mais pas du tout !

Vigile. Ah c’est comme ça ? Vous allez me suivre gentiment, monsieur !

Homme. Mais…

Vigile. Allez, allez, ça t’apprendra à har­celer les clientes, mon gaillard ! (à la cliente) Tout va bien madame ? Allez donc vous reposer à l’accueil du magasin.

Cliente. Oui, je me sens… ah…

Témoin. Je vais vous accom­pagner, ne vous en faites pas. Tenez, appuyez-​​vous sur moi…

Ils s’éloignent. Le vigile et l’agent les regardent en rigolant.

Homme. Et voilà le travail !

Vigile. Deux de plus, bien joué !

Homme. Le rayon pâtisserie, ça reste une valeur sûre…

Un homme s’approche.

Curieux. Excusez-​​moi… J’observais la scène qui vient de se dérouler, et vous me voyez très surpris ! Vous êtes complices ??

Vigile. Bien sûr.

Curieux. Mais… pourquoi tout ça ? Je ne comprends pas…

Homme. Vous vivez en couple, monsieur ?

Curieux. Comment ? Oui, mais je ne vois pas…

Homme. Vous vous rappelez où vous avez rencontré votre conjointe ?

Curieux. Bien sûr, mais…

Homme. Bien sûr. Et vous ne l’oublierez jamais, comme quatre-​​vingt-​​quatorze virgule douze pour cent de la popu­lation. Et bien sûr, vous retournez souvent là-​​bas, pour revivre la joie de cette pre­mière ren­contre, n’est-ce pas ?

Curieux. Euh… oui…

Homme. Et bien mon travail ne consiste à rien d’autre qu’à faire en sorte que ce lieu où l’on a tel­lement envie de revenir, ce soit ici !

Curieux. Mais… alors vous êtes payés pour faire se ren­contrer les gens ici, c’est ça ?

Homme. Absolument.

Curieux. Incroyable !

Vigile. Bon, allez, moi j’y retourne. A tout à l’heure pour les prochains.

Le vigile s’éloigne.

Curieux. Mais attendez… Si ça ne marche pas ?

Homme. Comment ça ?

Curieux. Hé bien, s’ils ne s’entendent pas, ou pire, s’ils se séparent ! Ils ne vou­dront jamais revenir, pour éviter les mauvais souvenirs !

Homme. Évi­demment. Ce sont les risques du métier, et c’est la raison pour laquelle on fait appel à un pro­fes­sionnel comme moi, vous pensez bien. Tout est dans le flair !

Curieux. Mais comment faites-​​vous pour savoir à l’avance que deux per­sonnes vont se plaire ? Vous avez un truc ?

Homme. Beaucoup d’observation, d’abord. Et puis, de l’intuition et un zeste d’improvisation ! Tenez, regardez la jeune femme, là-​​bas. Au rayon par­fu­merie, vous la voyez ?

Curieux. Oui, oui.

Homme. Hé bien, on voit tout de suite qu’elle est raf­finée, délicate et sen­sible. Il lui faudra quelqu’un d’élégant et atten­tionné. Par exemple, ça me semble clair que vous ne feriez pas du tout l’affaire.

Curieux. (vexé) Ah bon ? Et pourquoi ça ?

Homme. Oh, parce que vous êtes gentil, cer­tai­nement, mais un peu négligé et pas vraiment finaud. Ce ne serait même pas la peine d’essayer, croyez-​​moi.

Curieux. (piqué au vif) Ah oui ?

Homme. C’est sûr. Croyez-​​en mon expérience.

Curieux. Et bien, c’est ce que nous allons voir !

L’homme se dirige vers la jeune femme pour lui parler.

Homme. (pour lui-​​même) Décidément, ça devient trop facile, ce boulot…

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